03/ Élias de Bonpassant – La serre

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Il fait bon, presque chaud. La journée s’annonce magnifique. Élias est venu me cueillir à sept heures trente, comme nous en avions convenu, pour me faire faire une première visite et me présenter au fameux Fred. Le soleil est levé depuis une petite heure. La beauté qui nous environne me flingue le moral. C’est trop. Trop d’un coup. Je n’ai pas l’habitude de tant de splendeur dès le réveil. J’avais cru me faire à l’idée, pourtant. Mais les photos qu’Odile m’a transmises avant que j’accepte sa proposition d’embauche ne sont que des photos. Là, il y a l’espace, la lumière, les odeurs… Cette pureté de l’air aussi. En plus, c’est bien plus grand que je ne l’imaginais.

Je ne vois pas, à mon niveau, ce que je vais pouvoir apporter à ce site majestueux chargé d’histoire. Pourtant, encore hier, le challenge m’excitait. Pendant mon trajet en stop, j’échafaudais des idées qui me semblaient géniales. Maintenant, quand je vois tout ça, cette opulence végétale étincelante dans la lumière du matin, ces mille floraisons fabuleuses alourdies de pluie, ces arbres vénérables qui donnent la moitié de sa noblesse aux jardins, cette brume que soulève dans l’atmosphère la chaleur des premiers rayons… Il n’y a rien à changer. Putain, j’ai envie de chialer. Dans l’état d’esprit où je me trouve, ce matin, tout ce que je me sens capable d’entreprendre ici se résume à tondre les talus et à mettre l’arrosage automatique en route. Super… Même replanter les rondpoints à Saint-Ouen, la courte période où j’ai réussi à tenir en tant qu’employé municipal, semblait une perspective plus enthousiasmante. Je n’arrive même pas à me concentrer sur ce que me raconte Élias. Je ne saisis au vol que quelques infos, que le domaine faisait quinze hectares de plus il y a dix ans, qu’il leur reste de belles vignes à quelques kilomètres d’ici, que la glycine qui couvre une partie du mur d’enceinte que nous sommes en train de longer aurait près de cent cinquante ans… Là, pour le coup, ça m’oblige à m’arrêter pour contempler le monstre végétal. Un siècle et demi ? La vache… Son tronc épais et noueux a l’air tout droit sorti de l’imagination d’un Lovecraft, ses branches font comme d’interminables bras tentaculaires qui s’agrippent aux pierres, s’y accrochent et même y fusionnent. Les innombrables grappes de fleurs mauves au début de leur floraison n’atténuent pas l’aspect inquiétant de la plante grimpante. J’ai l’impression qu’elle vit et croît sous mes yeux… J’entends mon prénom, une fois, deux fois… Élias, deux mètres devant, me considère avec l’air interrogatif. J’ai stoppé ma marche si soudainement qu’il ne l’a pas remarqué de suite.

— Tu es avec moi ?

— Je… Désolé. Je… Je regardais la glycine.

Je le rejoins. La façon dont il m’observe ne m’aide pas du tout. On ne peut pas tricher avec lui, c’est clair. Je ne parviens pas à cacher ma déprime. Et, de toute façon, je n’ai pas envie de mentir, pas envie de faire croire que tout baigne alors que tout merdoie. D’habitude je donne le change sans souci, même si le moral est en berne, comme aujourd’hui, mais là, c’est quand même grave : Laurène me lâche. Quand je pense qu’elle ne m’a même pas rappelé. Ce n’est pas possible qu’elle m’ait rayé de sa vie comme ça. C’est impensable. J’ai retourné le truc dans tous les sens pendant une bonne partie de la nuit, et je n’admets pas qu’elle puisse me faire ça.

— Tout va bien ?

— Pas vraiment, en fait… Soucis perso… J’ai décroché depuis un petit moment. Désolé…

— Il n’y a pas de mal. Je parle beaucoup depuis tout à l’heure.

Il continue à me fixer attentivement. Ça recommence, même impression qu’hier : je suis sûr que ce mec lit dans les pensées… Sa compassion pèse sur moi d’une manière effroyable. Je me sens carrément à la limite de m’écrouler.

— Puis tout ça, dis-je en désignant le paysage d’un geste, c’est tellement grandiose… Il faudrait un paysagiste de métier, un vrai pro pour repenser les choses. Puis une équipe… Regarde-moi ces merveilles, toute cette harmonie blanche, les arbres fruitiers en fleur, puis les rhodos, le seringua, les lilas, pivoines, lys, iris… Qu’est-ce que tu veux qu’un merdeux dans mon genre réalise comme amélioration là-dedans ? Autant demander au premier crétin qui passe de rendre le paradis plus paradisiaque… Franchement, à part désherber, tondre les pelouses et tailler les rosiers, je ne vois pas ce que je pourrais apporter… Je te le dis, dans une semaine tu auras fait le tour de mes compétences.

L’expression surprise et bienveillante d’Élias m’achève. Je détourne la tête comme un idiot pour ne pas qu’il voie  ma détresse. Je redoute déjà les mots doucereux que mon attitude de looser va l’obliger à débiter. Mais j’ai tort. Il ne dit rien. Il faut que je ravale tout ça, que je me calme.

— Ma meuf m’a largué… Hier soir… Par téléphone. J’ai… J’ai du mal à penser à autre chose. Je suis déprimé, désolé…

Deux fois que je lui dis « désolé » en une minute. Ça ne s’arrange pas… Et puis pourquoi je lui raconte ça ? Qu’est-ce que ça peut lui foutre ? On ne se connaît même pas. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je pars vraiment en vrille… C’est la faute à cette glycine maléfique, j’en suis sûr. Il attarde ses prunelles noires dans les miennes avec bienveillance. Ce mec dégage une douceur surnaturelle.

— Viens, continuons, m’invite-t-il.

Nous reprenons donc notre marche. Il ne me parle plus ni de l’histoire du lieu, ni de l’âge des arbres, ni du nombre de chevaux… Il se tait, et moi aussi. Voilà, avec ma connerie, j’ai cassé l’ambiance. Bravo.

— Pardon de t’avoir interrompu. Je t’écoute, maintenant.

— Je comprends parfaitement que tu n’aies pas la tête à ça, va. Et la bibliothèque est remplie de livres sur l’histoire de Bonpassant. Tu iras te servir quand tu auras l’esprit disponible pour t’y intéresser. Et puis bon, ça n’a rien d’une obligation. C’est moi, dès que je raconte cet endroit, je m’emballe comme un conférencier passionné. Il ne faut pas m’en vouloir.

Lui en vouloir ? C’est le monde à l’envers, ma parole ! Il sourit. Élias a un très beau sourire. Le genre de sourire qui embellit. Par contre, c’est étrange, son regard, lui, ne sourit pas. J’ai déjà vu cette lueur de tristesse indépassable dans les yeux d’un des ex de maman, un ancien taulard gentil comme tout, mais brisé. Il était pareil. Même quand il riait aux éclats, on voyait dans son regard que sa joie n’était que de surface et n’atteignait pas son âme. Élias, lui aussi, a ce truc cassé. C’est sûrement cette particularité qui m’a donné l’impression qu’il avait un regard intemporel, hier, quand j’ai fait sa connaissance. Tout ce que je sais, c’est que pour perdre cette lueur-là, il faut avoir morflé. Je me demande vraiment ce qui a bien pu lui arriver à ce fils de riches sapé comme un prince en exil et auteur de livres à succès…

— Et pour ce qui est de l’ampleur de ta tâche, ici, poursuit-il, il ne faut pas que tu t’angoisses. Le but, c’est que tu te fasses plaisir, que tu exprimes ta créativité.

— Ma créativité, tu sais…

— Fin mai, début juin, tout ce blanc ne sera plus… Regarde, les mirabelliers sont au maximum de leur floraison, les cerisiers, les trois vieux pêchers aussi… Cette débauche de blancheur parfumée est éphémère. C’est à l’après qu’il faut penser.

— Je sais, mais il aurait fallu anticiper, préparer des semis…

— Ma mère ne te l’a pas précisé par fierté, mais sache que c’est moi qui finance tes besoins. Et je t’accorde un budget illimité.

— Illimité ? dis-je, ahuri.

— Dans la mesure du raisonnable, évidemment. Si tu me dis que tu as envie de faire venir un baobab, je mettrai le holà, rigole-t-il. Fred t’indiquera les adresses où te fournir dans le coin. Il t’aidera pour tout, tu verras. Vous irez même ensemble avec sa camionnette. Viens. Avant qu’on aille le voir, il faut que je te montre quelque chose. Quelque chose qui, je l’espère, va te remonter le moral.

Sur ce, il fait demi-tour. Nous revenons donc sur nos pas, repassons devant le château et le contournons par la façade ouest. En lisière de la zone boisée vers laquelle nous nous dirigeons, Morpheus, le chien, nous attend, sagement assis, impérial. C’est fou : cet animal se matérialise toujours au moment où je m’y attends le moins. Il nous accompagne lorsque nous pénétrons dans le bois, tel le gardien des lieux. La végétation dégoutte encore de la pluie dont elle s’est chargée hier et cette nuit. J’aime ce bruit d’eau qui se mêle à celui de nos pas et au chant multiple des oiseaux excités par le matin. Au-dessus de nos têtes, les frondaisons des chênes se rejoignent en voûte. Cette allée est sublime. L’atmosphère brumeuse en accentue la féérie. Les rayons obliques et dorés de l’heure percent les feuillages, ici et là. Des moucherons y dansent.  Si Laurène voyait ça… Laurène… Quand j’y pense… Une vive luminosité nous attire, au bout du chemin. Nous la suivons et débouchons bientôt sur une vaste parcelle dégagée et soigneusement entretenue. Alors se révèle à mes yeux éblouis une nouvelle merveille architecturale : une grande serre ancienne de forme circulaire et à l’armature métallique. Morpheus nous a devancé. Il est assis à l’entrée, immobile, telle une sculpture.

— Wouah, la classe, dis-je, ébahi, alors que nous suivons le petit chemin dallé bordé d’iris jaunes et bleus qui nous y mène.

— C’est toi qui as la clé, me fait Élias, une fois devant la haute porte voûtée constituée de vitres et de métal comme le reste de la construction.

— Ah bon ? Tu es sûr ?

— Fais-voir ton trousseau. Voilà, c’est celle-là.

Il s’agit de la clé que n’a pas su identifier Amanda, hier. J’ouvre donc moi-même.

— Attends-nous là, Morphy.

Élias m’invite à franchir le seuil en premier. Alors, devant le spectacle qui s’offre à moi, je reste sans voix. Il y a des plantes à ne savoir où donner de la tête ! Des orchidées, un bananier, des palmiers, un kalanchoe de taille démesurée, des hibiscus aux fleurs rouges et jaunes… Il y a aussi un ficus qui frôle la voûte de la verrière, un néflier du Japon, un ravenala* d’une beauté à couper le souffle, des monsteras qui déploient en cascade leurs énormes feuilles découpées et une multitude d’autres espèces que je ne connais pas… Devant cette luxuriance, je ne sais plus où poser les yeux. Toutes ces merveilles s’agencent autour d’un petit bassin circulaire constellé de nymphéas en bouton. Une unique fleur aux pétales bleu lavande et au cœur jaune d’or s’épanouit fièrement à une vingtaine de centimètres au-dessus de l’eau. Entre les feuilles sphériques de la plante aquatique, j’aperçois le ballet de quelques poissons rouges.

— Vingt-deux degrés et plus de quatre-vingts pour cent d’hygrométrie toute l’année, m’explique Élias. Cette serre a été construite par l’architecte Belge Alphonse Balken, en 1870. Il était ami avec le propriétaire de l’époque, le Vicomte Balmont de Saint-Vernac. C’est son unique construction en France. Quand mes parents ont fait l’acquisition du domaine de Bonpassant, il y a environ deux décennies, cette serre, comme d’ailleurs beaucoup de parties de la maison forte, était dans un piteux état.

— La maison forte ?

— Oui, c’est le terme exact pour désigner la bâtisse principale du château, celle où je vis, avec la tour.

— Ah, OK… dis-je, un peu honteux de mon ignorance.

— Donc, mes parents ont mis des années à faire rénover la bâtisse et à la mettre aux normes, avant de pouvoir en faire des chambres d’hôtes. Et cette serre, elle, trop coûteuse à remettre en état,  est restée à l’abandon jusqu’à il y a quelques années seulement.

— Quand je vois la taille des arbres, on ne dirait pas !

— On les a fait venir déjà grands.

— C’est la vente de ton livre qui t’a permis de faire faire les travaux ? dis-je en admirant la voûte vitrée aux allure de dentelle.

— Hé non, même pas ! C’est un banquier parisien à la retraite, une vieille connaissance de mes parents, qui nous a donné une partie de son héritage. Ce monsieur venait profiter du cadre chaque année. Il réservait toujours la même chambre. C’était l’un des plus fidèles et plus anciens clients de Bonpassant. À sa mort, on s’est tout à coup retrouvés avec une somme folle. Par testament, il m’a chargé moi, de la dépenser pour ce projet en particulier. Ma mission : faire revivre la serre comme au temps de sa splendeur passée. Je savais qu’il m’aimait bien, ce bonhomme, mais pas à ce point !

— La classe… Pourquoi ça ne m’arrive jamais à moi ce genre de truc de ouf ?

— Je dois énormément à ce monsieur, poursuit Élias d’un ton rêveur, son beau regard profond suspendu aux feuilles en éventail de l’arbre du voyageur. J’ai toujours été persuadé qu’il savait le bien que ça me ferait de me plonger dans ce projet.

Il me sourit avec l’air de revenir au présent.

— C’est que je n’allais pas fort, à l’époque ! lance-t-il.

— Chagrin d’amour ? dis-je tristement.

— Non. J’aurais préféré… Bon, on va rejoindre Fred. Il doit commencer à nous attendre.

— Oh, attends ! Laisse-moi regarder encore une minute.

Ma supplication un peu enfantine le fait rire.

— N’oublie pas que tu as la clé. Tu peux revenir ici quand tu veux. La seule règle que je te demande de respecter scrupuleusement, c’est de toujours bien laisser la porte fermée.

— Oui, pour pas que l’hygrométrie se barre, je comprends.

— Non, ce n’est même pas pour ça. Cet endroit est peuplé de pas mal de…

— Oh, attends, j’ai vu un oiseau ! dis-je en pointant l’index vers la cime du ficus.

— C’est ce que j’allais te…

— Oh, punaise ! Regarde-moi ce papillon ! Mais quelle splendeur !

Je m’approche de la merveille ailée orange vif.

— Un dryas mâle, fait Élias d’un ton calme qui contraste avec ma fébrilité. Ton émerveillement fait plaisir à voir, ajoute-t-il, amusé.

— Je ne m’attendais pas à voir aussi des bestioles. Excuse-moi, je t’ai coupé. Tu m’expliquais quoi ?

— Hé bien j’allais justement te dire pourquoi la porte doit rester fermée. J’expérimente l’élevage de papillons avec, ma foi, pas mal de succès, et j’ai récemment introduit trois couples de perruches et six de diamants mandarins. Tout ce petit monde a l’air de bien cohabiter, pour le moment.

Le dryas s’envole sous mes yeux éblouis et seulement alors, en tombant sur l’expression un peu moqueuse de mon interlocuteur, je réalise que je me donne en spectacle depuis mon entrée dans cette serre. Je rougis, gêné, m’éclaircis la voix.

— Vraiment, c’est hyper beau, tout ça, dis-je en plongeant mes mains dans mes poches.

— Cet endroit fait toujours beaucoup d’effet sur les gens qui le découvrent pour la première fois. Je vais t’avouer quelque chose : c’est un lieu qui guérit. Je peux te le dire, j’ai expérimenté.

* L’arbre du voyageur.

04/ Élias de Bonpassant – Vertiges du soir

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