01/ Élias de Bonpassant – La princesse noire

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J’ai traversé les deux tiers du pays sous le soleil et c’est une fois arrivé dans la Drôme que le ciel me tombe sur la tête. Jamais vu une pluie pareille. Lourde, froide, hyper dense. Je suis dessous depuis que mon gentil chauffeur improvisé m’a déposé au bord de la départementale, c’est-à-dire depuis dix minutes à peine, et cette horreur me coule déjà dans le dos. C’est bien simple, je suis trempé jusqu’au slip, jusqu’au bout des chaussettes. En plus mon sac à dos me cisaille les épaules. Qu’est-ce que je fous là ? Combien de temps encore va-t-on me laisser poireauter sous ce déluge ? Pourquoi personne ne m’ouvre cette satanée grille ? Ce n’est pas possible, la nana qui m’a répondu m’a oublié. Ça commence mal. Bonjour l’accueil. J’appuie une seconde fois sur la sonnette, excédé.

— Oui ?

— C’est toujours Justin Bertignot. Désolé d’insister mais la porte ne s’est pas ouverte.

— Oui, je me doute, elle ne fonctionne pas. Mais, de toute façon, Odile Villederain est absente. Ça vous ennuie de repasser la semaine prochaine ?

Comment ça Odile Villederain est absente ? Je crois avoir mal entendu ! Ça a été la croix et la bannière pour venir jusqu’ici en stop. Maintenant que j’y suis, j’y reste. Je suis prêt à planter ma tente là, devant l’entrée du domaine. J’entends encore ma mère : « Tu verras, Odile est une nana super, elle va t’accueillir à bras ouverts. Tu vas être nourri, logé, blanchi, tu vas pouvoir te vider la tête. » Tu parles !

— Ben, oui, ça m’ennuierait beaucoup. Mon contrat commence aujourd’hui et j’ai pris mes dispositions en fonction de ça, insisté-je.

— Votre contrat ?

— Oui, mon contrat. On m’a embauché pour m’occuper du jardin.

Une seconde passe, une autre, encore une autre, et les grosses gouttes continuent sans pitié de s’écraser sur mon crâne nu et sur mes épaules. Cette conne hésite, ma parole !

— Heu… Bon. Attendez. J’arrive.

Attendre, attendre ! Je ne fais que ça ! J’ignore qui est la personne derrière l’interphone, mais elle n’a pas l’air au courant de ma venue. C’est quoi, ces gens ? Où je suis tombé ? Merci, maman ! Je commence à grelotter. Dire qu’on est en mai. Enfin, à travers la pluie, j’aperçois quelqu’un qui arrive d’un pas vif, sous un grand parapluie bleu, dans l’allée bordée de platanes multi centenaires, une femme en robe rouge, chaussée de bottes de pluie jaune. Un chien immense l’accompagne, un dogue allemand, sans doute, vu la taille. Il trottine à côté d’elle sans chercher à la dépasser. Plus mon hôte approche mieux je la distingue derrière le rideau de pluie. Elle doit avoir la vingtaine, comme moi. Elle a la peau noire, une silhouette élancée. Elle a l’air super belle, la vache…

— Bonjour ! me lance-t-elle lorsqu’elle atteint enfin la grille.

Elle a un port de tête à la Néfertiti, une peau parfaite, de grands yeux en amande, un sourire rayonnant qui dévoile une dentition éclatante. Ses cheveux sont retenus en chignon au sommet du crâne. Cette coiffure accentue sa grâce de danseuse. Elle est aussi grande que moi, un mètre quatre-vingts et des brouettes…

— Oh là là, mais vous n’êtes pas véhiculé ! Et vous n’avez même pas de parapluie, s’exclame-t-elle en découvrant ma dégaine de chien mouillé. Vous auriez dû me le dire !

Elle tourne une grosse clé dans la serrure du portail et m’invite sous son grand parapluie.

— Amanda Paulin, dit-elle en me tendant sa longue main fine et soignée.

Je la lui mouille copieusement en la serrant. Un croissant de lune en or lui pend à chaque oreille. Un maquillage subtil souligne la beauté de ses traits. Elle sent bon… Ça y est, je suis amoureux… Qui est donc cette princesse africaine perdue au milieu de la Drôme ? J’en oublie ma mauvaise humeur et la pluie. Le chien, calme et content, nous observe en remuant la queue. Il est aussi trempé que moi, le molosse.

— On ne vous a pas prévenue de mon arrivée ? dis-je.

— Élias a dû oublier de me transmettre le message, et je n’ai pas vu Odile depuis pas mal de temps. En ce moment elle est sur un tournage.

  Élias, c’est son mari ?

— Non, son fils. Le mari, c’est Vivien. Ils viendront  le week-end prochain. Vous les rencontrerez. Racontez-moi vite-fait. Donc vous êtes le nouveau jardinier ?

— Oui, voilà. J’ai jusqu’à octobre pour, je cite Madame Villederain, « redonner tout leur lustre discipliné aux espaces fleuris du château ». En fait, elle m’a donné carte blanche. C’est ma mère, Anne Bertignot, qui nous a mis en contact. Elles sont amies depuis la fac. Elles se sont croisées par hasard à Paris, dernièrement, et maman lui a parlé de moi. Comme je suis au chômage et que Madame Villederain avait besoin de quelqu’un… Me voilà.

J’omets, bien sûr, de lui raconter la raison essentielle de ma venue dans ce trou paumé, à savoir que maman m’a envoyé ici pour me faire oublier des flics de Noisy. Je me vois mal me présenter à cette fille sublime comme un cultivateur de cannabis forcé de se mettre au vert pour cause de casier judiciaire à deux doigts de perdre sa virginité. Quoique, j’en connais que mon côté « gentil délinquant » ne laisse pas indifférentes…

— OK, OK. Très bien. Parfait. Bon, eh bien, je vous confirme que je n’étais pas au courant. Élias va m’entendre.

Sous nos pas, le bruit boueux de l’allée détrempée se substitue à celui rocailleux des graviers. Je lève le nez. Le voilà enfin le fameux château de Bonpassant dont maman m’a rebattu les oreilles pour me motiver à venir. Je l’entends encore : « Un château du dix-septième siècle ! Une vraie merveille ! Un cadre médiéval, ça va te changer du béton. » J’admets que l’imposante et sombre bâtisse a de l’allure, mais ce n’est certainement pas les vieilles pierres qui m’ont décidé à venir. Du peu que me laisse distinguer le déluge qui sévit, le jardin qui l’entoure est immense. Il y a du boulot en perspective. Madame Villederain m’a plutôt bien décrit l’état des lieux : des rosiers et des buissons à tailler, des parterres à replanter, des zones à tondre, d’autres à nettoyer et à fleurir… Parmi les mille parfums que révèle la pluie, prédominent ceux du lilas et des glycines. C’en est presque écœurant tellement c’est sucré. On grimpe les quelques marches d’un large escalier de pierre d’époque, usé et couvert de lichens jaunes, avant de se retrouver enfin à l’abri devant ce qui doit être une porte de service.

— Attends là, Morphy, fait-elle à l’adresse du chien. En fait, il s’appelle Morpheus, m’explique-t-elle. C’est Élias qui l’a baptisé comme ça, en hommage à Matrix. C’est un fan…

— D’accord.

Le bel animal s’assoit docilement. À peine sommes-nous entrés dans ce qui s’avère effectivement être une gigantesque cuisine, qu’elle me tend un grand torchon immaculé qui sent la lessive.

— Essuyez-vous la tête avec ça.

— Merci !

J’ôte enfin mon sac à dos qui pèse des tonnes, me sèche le visage et me frictionne le crâne.

— Je vais prévenir Élias de votre arrivée. Mais, avant d’aller le déranger, je vais vous expliquer un peu comment la maison fonctionne. Que vous a dit Odile ?

— C’est-à-dire ? À quel sujet ?

— Eh bien, sur cet endroit. Que savez-vous ?

— Pas grand chose. Je sais seulement que c’est leur propriété, à elle et à son mari. C’est à peu près tout. J’ignorais que leur fils et vous viviez ici.

— Moi, c’est normal. C’est un arrangement récent. J’habite à Valence à la base. Je suis ici juste pour l’été, pour… pour tenir compagnie à Élias, et pour préparer mon DES au calme.

— C’est quoi un DES ?

— Diplôme d’études spécialisées. Je fais mon internat en pharmacie juste à côté, au Centre Hospitalier de Saint-Vallier. Je bosse et j’étudie en même temps. Je suis dans ma septième année après le bac.

— Septième année ? Mince… Si je comprends bien, donc, vous êtes la belle-fille…

— Comment ça ? Ah, non ! Non, non, pas du tout. Élias et moi on n’est pas ensemble. En fait, je suis la fille de la femme qui s’est occupée de lui entre zéro et treize ans. Si vous préférez, ma mère était sa nounou. Élias et moi on se connaît depuis toujours, on a été élevés ensemble. On est plutôt comme frère et sœur. Je connais ce château depuis l’enfance. Avant de devenir le refuge d’Élias, cette vieille demeure était la principale ressource financière des Villederain. Pendant des années ils ont fait chambres d’hôtes. Ils la louaient aussi pour des réceptions et des mariages. Toute une époque !

— Je vois…

— Mais on parle, on parle. Venez, je vais vous présenter au maître des lieux. Quoi que… Attendez. Quelle heure est-il ? Seize heures… Non. Ça ne va pas le faire de l’interrompre maintenant.

Je la vois hésiter. Elle se mord la lèvre, réfléchit.

— Est-ce qu’Odile vous a précisé où elle comptait vous loger ?

— Elle m’a parlé de dépendances, je crois…

— OK. Je m’en doutais. C’est le Pavillon des Vignes, à côté des écuries. Je vais vous montrer maintenant. Vous pourrez déposer vos affaires et vous changer.

— Ce n’est pas de refus !

Nous ressortons sous la pluie battante. Morpheus, le chien, s’est volatilisé. Nous contournons le bâtiment sur la droite, traversons un jardin à la française laissé à l’abandon depuis pas mal de temps si j’en crois la croissance sauvage du buis censé délimiter les parterres, puis Amanda sort un trousseau de clés de je ne sais où.

— Je vous les confie, m’explique-t-elle en me le remettant d’office dans les mains. Il y a celle d’ici, votre nouveau chez-vous, celles de la remise, heu, celle-ci, je ne sais plus, je demanderai, celle du garage, là où vous trouverez le matériel dont vous aurez besoin pour travailler, puis celle de la petite grille sud, si vous avez besoin d’accéder au potager pour prendre du compost ou autre.

Amanda me laisse ouvrir moi-même la porte de la vieille maison rénovée plongée dans la pénombre. Un parfum mêlant feu de bois et humidité vient me chatouiller les narines. Elle m’aide à ouvrir les volets grinçants des trois fenêtres de la pièce à vivre. Des dépendances, ça ? Ce séjour est deux fois plus grand que l’appartement de ma mère ! Il y a une cheminée, du parquet ciré aux larges lattes, sans doute du chêne, une lourde table rectangulaire patinée par les années, un vaisselier chargé d’assiettes aux motifs fleuris, un buffet du même bois noir que la table, arborant une dizaine de photos d’ancêtres sous cadre, et un coin télé-canapé. Les rideaux de dentelle blanche laissent passer la lumière. L’endroit rustique et propre me plaît immédiatement.

— Vous aérerez dès qu’il fera meilleur, ça sent le renfermé, dit Amanda en repoussant les volets de la dernière fenêtre à demi envahie de rosiers grimpants pas encore fleuris. De ce côté, c’est la cuisine.

Elle m’y emmène. Si maman voyait ça ! Une belle cuisine équipée, bien conçue, spacieuse et propre. Amanda ouvre la fenêtre et me laisse pousser les volets, puis elle branche le frigo. J’ai l’impression qu’on forme un ballet.

— Pour les courses, c’est Fred, l’intendant du domaine, qui gère. Je ne sais pas vous, mais moi, un frigo vide, ça me déprime ! Vous lui ferez une liste de ce dont vous avez besoin. Et si vous avez le moindre souci technique, style plomberie défectueuse, serrure grippée ou quoi, c’est lui également. Je vous le présenterai tout à l’heure. Vous verrez, vous serez bien ici. Il y a souvent eu des travailleurs saisonniers ou de la famille, dans ce pavillon. Personne ne s’est jamais plaint. Moi, j’y ai passé tout un été pour préparer mes examens. J’avais une paix royale. À l’étage il y a la salle de bains et trois chambres. Prenez celle que vous préférez et servez-vous dans les armoires comme vous voulez pour les draps et les couvertures. Je vous laisse vous installer. Venez me retrouver à la cuisine quand vous êtes prêt. Vous savez où c’est maintenant. Je vais préparer du thé et on ira voir Élias.

— Ça marche. Merci pour tout.

— You’re welcome, me sourit-elle. Qu’est-ce qu’il y a ? Oui, je sais, je ne fais pas couleur locale…

— Ah non, c’est pas ça… Vous êtes… Je vous trouve super belle.

— Merci. Vous n’êtes pas mal non plus, fait-elle d’un ton neutre en me regardant bien droit dans les yeux.

Je me mets à rougir. Il est évident que je ne lui fais strictement aucun effet… Dommage. Il faut que j’arrête de draguer systématiquement tout ce qui bouge… Cette manie de vouloir séduire à tout prix… Il faut que je me calme. Je ne suis pas là pour ça.

— Vous me rappelez une ex, en fait…

— Ah oui ? Elle était de quelle origine ?

— Ses parents étaient Soudanais.

— Moi, je suis martiniquaise par mon père et éthiopienne par ma mère, mais en fait, je suis une pure Valentinoise. Je suis née à Valence, j’y ai grandi, j’y ai fait toute ma scolarité et, comme je vous disais, j’y habite… Je n’ai jamais mis un pied en Afrique ni même à Paris. C’est dans mes projets. Quand j’aurai terminé mes études. Et vous, vous êtes d’où ?

— Je suis sarthois par ma mère, mais j’ai toujours vécu en banlieue parisienne.

— Un vrai Français de souche, donc ! Quel privilège, lance-t-elle sur un ton ironique. Quoique, avec vos taches de rousseurs, je vous aurais bien prêté des origines britanniques.

— Peut-être bien, si ça se trouve. Je ne sais pas qui est mon père.

— Ah ? Oups, désolée.

— Pas de souci… À l’époque où elle est tombée enceinte de moi, ma mère avait, comme qui dirait, une vie – comment dire ? – plutôt dissolue… Elle consommait pas mal de… Enfin, elle était très souvent dans des états pas très naturels… Bref, elle n’a jamais su qui l’avait mise en cloque, quoi. Du coup, voilà, ni elle ni moi ne connaissons mon père.

Amanda me considère avec grand sérieux. Je suis incapable de savoir ce que ma soudaine confidence a eu comme effet sur elle. Pourquoi ai-je été lui raconter un truc aussi intime ? C’est complètement déplacé. C’est tout moi, ça : déblatérer sur les frasques de jeunesse de ma mère devant une parfaite inconnue.

— Il devait être beau comme tout, votre père, en tout cas.

— Je… Heu… Merci.

— Je dis ça en toute objectivité. Ne vous faites pas d’idée. Je suis fiancée.

— Ah. OK… Moi aussi, en fait, j’ai une petite amie. Elle s’appelle Laurène. On est ensemble depuis qu’on est ados. C’est à la vie à la mort, nous deux, dis-je en souriant et en essayant d’oublier les dernière paroles que Laurène m’a assénées avant mon départ.

Je comprends mieux l’indifférence de la princesse. Elle est casée. J’ai tellement l’habitude de plaire que quand je n’ai pas de réaction, en face, ça me fait bizarre. C’est vrai que, tout comme ma fascinante interlocutrice, pour ce qui est du physique je n’ai pas à me plaindre. J’ai au moins ça, même si ça ne m’a jamais servi à grand chose, et surtout pas à éviter de faire des choix débiles. Il ne faudra sans doute pas plus de quelques jours à ma charmante hôte pour découvrir quel branleur je suis en réalité…

— Élias Villederain prépare lui aussi des examens ? Ça m’ennuierait que vous le dérangiez à cause de moi.

— Non. Il écrit. Là, il y est non-stop depuis ce midi. Il faut qu’il fasse une pause. Le nom de El Derain vous dit quelque chose ?

— El Derain ? Ah, bah oui, carrément ! Je suis fan de ses romans. Ne me dites pas…

— Hé si. Élias Villederain et El Derain sont une seule et même personne.

— Sans déconner ? Ça alors ! J’ai dévoré Les Dieux Hurlants pas plus tard que le mois dernier. J’attends le tome deux avec une impatience de malade !

— Hé bien, il travaille dessus en ce moment même, sourit-elle.

— Ça alors, répété-je. C’est ouf !

— Bon, je vous laisse vous remettre de vos émotions et vous changer. À tout de suite.

— Oui, à tout de suite.

— Dites-moi, Justin.

— Oui ?

— Ça vous ennuie si on se tutoie ?

— Ah, non, au contraire. Je n’ai pas trop l’habitude de vouvoyer les gens de mon âge.

— Quel âge ?

— Vingt-six, et toi ?

— Vingt-trois.

On se sourit. Je la trouve sympa, cette nana.

— Bon, j’y vais. A toute.

— Oui, rendez-vous dans une demi-heure pour se restaurer un peu. Élias sera là.

— La vache, je vais être intimidé.

— C’est fort possible. Élias peut impressionner quand on ne le connaît pas. Mais, ne te fie pas aux apparences, en réalité, il est fragile comme un agneau. (Ne lui dis pas que je t’ai dit ça, surtout).

— Promis. Motus et bouche cousue.

Photo : M*KNIGHT

2/ Élias de Bonpassant – Au pied du mur

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