19/ Élias de Bonpassant – L’ombre au tableau

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“Bon, parfois, j’ai l’impression d’être tout petit à côté de lui, mais, j’ai envie de dire, c’est la seule ombre au tableau.”

Élias a rendez-vous chez son banquier, puis déjeune ensuite avec son comptable. Pas très glamour ce programme. Il m’a expliqué qu’il profite toujours de ses passages à Paris pour régler ses affaires. Le pauvre, je l’imagine en train d’écouter son conseiller lui parler de ses placements et autres opérations. Après la nuit qu’on vient de passer – et ça m’étonnerait qu’il soit plus frais que moi –, il a du mérite…

En attendant de l’accompagner chez la fameuse Sido, en début d’après-midi, j’ai rencardé ma copine Noémie pour qu’on papote. Comme elle ne part en vacances que la semaine prochaine, ça s’est goupillé nickel. On s’est rejoints devant Beaubourg et on a trouvé une table en terrasse chez Dame Tartine. J’aime bien ce resto ombragé qui donne sur la fontaine Stravinsky. Quand j’étais môme, à l’époque où elle vivait encore à Paris, il arrivait que maman vienne se balader dans ce quartier avec moi. Je me souviens comme les sculptures animées de Niki de Saint Phalle et de Tinguely me fascinaient. Aujourd’hui, je ne reste plus scotché devant l’œuvre ludique comme un âne, mais j’ai toujours une petite joie d’enfant quand je reviens dans le coin.

J’appréhende un peu la visite chez l’ancienne colocataire d’Élias. Celle-ci nous a conviés à prendre le café chez elle. Elle habite à deux pas d’ici, rue du Renard. J’ai cru à une blague quand il a prononcé ce nom de rue… Le hasard… Je me demande si c’est une bonne idée que je vienne. Je ne le sens pas trop, en fait. En même temps, je me dis que c’est l’occasion d’en apprendre davantage sur le passé de mon chéri. J’ai tellement de mal à faire le lien entre son ancien lui ­­– ce mec écorché vif, sauvage et instable que tout le monde me dépeint, lui le premier – et celui que je connais, si classieux. J’espère que le voir discuter avec une amie qui l’a côtoyé à cette période m’y aidera.

Pour l’instant, Noémie me raconte son année en collège, à Nanterre, au lieu de manger. Je retrouve avec plaisir son énergie, son rire sonore inimitable et sa pimpante frimousse. Je me suis toujours demandé si elle se rendait compte à quel point son look de garçonne met sa féminité en valeur. Dire que, quand j’avais quinze ans, des filles que je connaissais, c’est elle qui me troublait le plus. Noémie, c’est mon adolescence, et moi, je suis la sienne. J’adore cette meuf, mais qu’est-ce qu’elle est bavarde ! J’ai terminé mon assiette alors qu’elle n’en est qu’à la moitié. Il faut dire que ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus. Maintenu en éveil par la lumière de ses yeux bleu vif, je rassemble comme je peux mes neurones encore en état de la suivre. Je suis si fatigué que je ne peux participer plus activement à la conversation qu’en la ponctuant d’un « Mm » ou d’un « Ouais, je comprends » de temps à autres. Elle enseigne le français à des gamins de onze à quinze ans, et elle en a des choses à dire sur le système scolaire actuel, beaucoup, beaucoup de choses à dire. Entre autres, qu’il faudrait tout repenser à zéro, que l’école n’est plus adaptée aux enfants d’aujourd’hui, etc. C’est intéressant, elle a de bons arguments, et, c’est vrai, il y a matière à réflexion, mais la vache, je vais me mettre à comater dans pas longtemps si elle continue son monologue, aussi passionné soit-il. C’est bien simple, je me sens comme un pépé repu en plein assoupissement post-digestion.

On a passé la nuit à faire l’amour, Élias et moi. On avait tellement envie l’un de l’autre qu’on a à peine pensé à dormir. On s’est lâchés, la vache ! À croire qu’on a voulu rattraper en une nuit nos dix jours l’un sans l’autre. Dès l’instant où on a refermé sur nous la porte de sa chambre d’hôtel – un bel établissement cosy situé à Montmartre où il a l’habitude de descendre quand il passe à Paris – on a poursuivi notre parade amoureuse amorcée sur le danse-floor du Duplex. On l’a approfondie cette parade. On l’a développée. On l’a aboutie… Et quel aboutissement, punaise ! Si je commence à penser à ça, je suis foutu. Mais, c’est plus fort que moi. Je nous revois. On a eu envie de recommencer, de faire mieux, puis mieux encore… Quelle nuit ! L’excitation, la fatigue, notre légère ivresse due aux quelques verres consommés en boîte, et le bonheur d’être à nouveau réunis, tout ce cocktail a dopé notre vigueur à mort. Le plaisir a duré. On a fait des détours inouïs, avec une joie éperdue, jusqu’à épuisement. On avait comme une fringale de jouir et de faire jouir l’autre. On y a mis une énergie, comme si c’était la dernière fois qu’on avait l’occasion de se donner du plaisir avant la fin du monde. Bon… Voilà, je n’écoute plus ce que me dit Noémie… Je pense à Élias, je pense à ce que je ressens quand il me baise… Je sais m’abandonner à lui complètement, maintenant, le recevoir sans aucune barrière mentale. Et, il l’a bien compris. Ces dernières semaines, on a suffisamment pris le temps de s’aimer pour savoir comment déclencher le délice et les frissons chez l’autre, sur quoi s’attarder pour faire monter la fièvre, et quand modifier le rythme pour prolonger la danse… Cette connaissance-là, si mystérieuse, peut-être affûtée par nos sentiments partagés, nous donne accès à un truc qui m’était jusqu’alors inconnu, une sorte de stupeur, d’émerveillement. Lui, je ne sais pas, mais moi, ça me laisse comme une drôle d’inquiétude. Une petite voix anxiogène me chuchote qu’un échange aussi fort ne saurait durer, qu’il ne faut pas rêver, qu’il faut garder les pieds sur terre et ne pas baisser la garde totalement… Mais cette voix m’emmerde. Et de toute façon, c’est trop tard. Dire je t’aime à quelqu’un comme Élias, c’est prendre le risque d’aller vers l’inconnu, et c’est se griser d’excitation à la seule idée d’explorer cet inconnu. Alors, cette petite voix empoisonnante, je l’étouffe sous le couvercle de mon bonheur hébété. Bref, cette nuit, à l’hôtel, quand on s’est écroulés pour de bon, qu’on a enfin cédé au sommeil, je ne sais pas quelle heure il était exactement mais le jour se levait. Et, clairement, là, maintenant, je suis crevé, mais alors, crevé de chez crevé. Je ne rêve que d’une chose : faire la sieste. Mais, ça ne serait pas cool que je me mette à piquer du nez devant mon interlocutrice. Il faudrait que je lui dise un truc pour me ranimer. Hélas, j’entrouvre à peine la bouche qu’un bâillement m’échappe.

— Je t’ennuie avec mes histoires, se méprend Noémie.

— Non, non, pas du tout, c’est hyper intéressant. L’Éducation Nationale devrait écouter les enseignants comme toi, des gens de terrain qui ont des idées, qui savent de quoi ils parlent et qui sont motivés. C’est dommage. Qu’est-ce que tu veux, les institutions sont toujours à la bourre par rapport à la réalité. C’est une fatalité. Mais les choses finissent quand même par changer grâce à ceux, comme toi, qui résistent et réfléchissent. C’est pour ça qu’il ne faut pas lâcher l’affaire, qu’il faut aller à contre-courant pour que ça bouge.

— Ouais… J’ai beau croire en ce que je fais, je n’ai pas ton optimisme, soupire-t-elle.

Et merde, je bâille à nouveau. C’est plus fort que moi.

— Excuse-moi, je suis cassé. Hier soir, on a été au Duplex avec Élias. On ne voulait pas rester dix mille ans, mais finalement la DJette était super. On a dansé jusqu’à trois, quatre heures du mat’, je ne sais plus trop. On est rentrés à son hôtel en vélib’, puis bon… On n’a pas dormi, quoi.

— Ah, je comprends mieux pourquoi tu as des petits yeux, rigole-t-elle, attendrie. Nuit blanche… Vous avez réussi à entrer dans ce club sans être accompagnés de filles ? Ça me surprend.

— Moi aussi, ça m’a étonné. J’étais sûr qu’on allait se faire refouler. Les quelques fois où j’y suis allé, j’étais toujours avec Laurène et ses copines. Tu te pointes avec trois jolies filles, hé, hé, c’est limite si on ne te déroule pas le tapis rouge… Il ne veut pas me le dire, mais je crois qu’Élias a ses entrées un peu partout dans les clubs parisiens. Il y passait sa vie, plus jeune, ça serait logique.

— Ah bon ? s’étonne-t-elle. Tu me l’as pourtant décrit comme une sorte d’ascète plutôt fragile, retranché loin des foules.

— Oui, il est comme ça. Ça fait longtemps qu’il vit à la campagne, au calme, mais avant, dans sa jeunesse, il passait son temps à faire la fête.

— « Dans sa jeunesse » ? On dirait que tu parles d’un vieux !

— Ben, il n’a que trente-et-un ans, c’est vrai, mais vu comment il a cramé sa vingtaine, on peut dire que chaque année qu’il a vécue compte double… Il était plus allumé qu’un poète maudit. Sa vie c’était défonce et fuite en avant. En fait, il était paumé.

— Hé bhé…

— Aujourd’hui, il parle de ce passé comme d’une vie antérieure. Pour hier, c’était exceptionnel. C’est moi, j’avais envie d’aller danser. Du coup, il a cédé pour me faire plaisir, à condition qu’on n’aille pas dans un bar gay. Au final, il s’est bien amusé aussi. C’est l’essentiel.

— Ça a l’air de bien coller entre vous.

— Ouais. Grave.

— Hi hi ! Si tu voyais le sourire béat que tu me fais!

Je m’étire en grimaçant. J’ai mal partout.

— La vache, j’ai chopé de ces courbatures.

— C’est d’avoir dansé.

— Pas que. On a baisé comme des oufs, après. Il m’a épuisé.

— Voyez-vous ça. Tu ne vas pas te plaindre, quand même.

— Ça non, alors ! Le sexe avec lui, je te jure, c’est pffffou… On franchit des putains de sommets ensemble. Wow, wow, wow… C’est… Je vais te paraître niais, mais je n’ai pas de mots, quoi… Il me fait redécouvrir le cul, mes limites, mon corps.

— C’est marrant, Maya m’a dit la même chose quasi mot pour mot quand on a commencé à sortir ensemble.

— C’est vrai ? Tu crois que c’est le fait de tomber sur quelqu’un de physiquement compatible ou la force des sentiments qui rend le truc aussi bon ?

— Les deux, mon capitaine ! sourit-elle, sûre d’elle.

— Avec lui, j’ai vraiment l’impression de découvrir la face cachée de la lune! – à cette image, Noémie éclate de son rire incroyable. – Non, mais c’est vrai, je te jure ! dis-je en riant moi aussi. Pourtant, je pensais avoir connu tout le plaisir du monde avec Laurène. Mais en fait, je n’avais jamais réfléchi à toutes les possibilités qui existent quand on couche avec un mec.

— Comment ça ? Il n’en existe pas plus qu’avec une femme, me dit-elle en recouvrant son sérieux.

— Ah si, je t’assure. Je te l’affirme. En tant que mec, je découvre des trucs que Laurène n’aurait pas pu me faire. Pas naturellement, en tout cas. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais tu vois, quoi…

— Mouais… C’est peut-être seulement que Laurène et toi manquiez d’imagination, tu ne crois pas?

— Je ne sais pas… Peut-être. Mais il n’y a pas que l’imagination. Même si j’avais découvert ces envies-là avec elle, il aurait fallu qu’elle devienne vachement ouverte d’esprit ! Puis, il y a aussi la confiance, le lâcher-prise, tout ça… En tout cas, avec lui, l’horizon des possibles s’est élargi, quelque chose de bien. Puis j’aime que ce soit un mec, j’aime son corps de mec. Ce n’est pas pareil, tu vois ?

— Ça, oui, j’imagine que ce n’est pas pareil, merci, hi, hi ! s’esclaffe-t-elle de plus belle. Et les filles, alors, elles ne te manquent pas?

— Franchement ? Pas du tout, non.

— Vous étiez tellement bien ensemble, Laurène et toi. Depuis des années, en plus. Vous étiez le couple le plus solide que je connaisse. J’ai du mal à me dire que c’est fini vous deux.

— Ben, c’est elle qui l’a voulu, hein. Sur le moment, ça m’a fait mal, mais maintenant je n’ai plus de regret. Avec Élias, je suis plus heureux. Bon, parfois, j’ai l’impression d’être tout petit à côté de lui, mais, j’ai envie de dire, c’est la seule ombre au tableau. Au moins, avec lui, je respire, il me prend comme je suis. Laurène, elle, elle exigeait de moi des trucs qui étaient complètement à l’opposé de ce que je suis.

— Ah oui ? Comme quoi ?

— Sentiment de sécurité, confort, stabilité… Ce genre de trucs…

— On attend tous un peu ce genre de chose de notre conjoint, non ?

— Ouais, je suis d’accord, et c’est vrai que j’aurais pu faire plus d’efforts de ce côté, n’empêche, elle me soûlait. Même quand j’essayais ce n’était pas suffisant. Et puis, elle n’était pas comme ça, avant. Elle a changé en six ans, alors que moi, non. Je fonctionne toujours pareil. Je n’arrive pas à me projeter dans une vie rangée. Il n’y a rien à faire, je ne me vois pas m’encroûter dans un emploi, derrière un bureau, grimper les échelons dans une entreprise, tout le bordel… Quelle horreur, plutôt crever. Elle voudrait pour moi ce qu’elle s’impose à elle-même. Non, franchement, on n’était plus sur la même longueur d’onde tous les deux. Tiens, je ne t’ai pas dit, mais je l’ai revue, hier.

— Laurène ? Sérieux?

— Ouais. Elle s’est pointée chez ma mère sans prévenir.

— Alors ?

— Putain, c’était tendu. Ça m’a déstabilisé, je ne te dis pas ! Maman était partie faire des courses et Élias prenait sa douche. Du coup, on s’est retrouvés seuls, face-à-face. On a parlé – allez, quoi ? – une demi-heure, à tout casser. Je me suis rendu compte que je ne ressens plus rien pour elle. Je n’avais qu’une envie : qu’elle reparte. C’est simple, la façon dont elle m’a jeté a tué d’un coup tout ce que je ressentais pour elle, ma tendresse, mon attachement, mon désir, tout. De son côté, je ne sais pas trop, mais du mien, j’ai zéro regret. Enfin, voilà, c’est fini et bien fini. Et, maintenant, je peux te dire que je ne laisserai plus personne essayer de me tenir en laisse.

— Tu es un chat sauvage, toi, sourit Noémie qui me connaît bien.

— Ouais. Un chat de gouttière qu’on n’attache pas, qui aime déambuler sur les toits…

— Et, donc, ton copain ne te met pas ce type de pression, lui ?

— Non. Il est comme moi. Il pense que la vie ne se planifie pas. Il a beau s’imposer un tas de rituels – il est obligé pour son équilibre – paradoxalement, c’est le roi de l’impro. Il a des envies, des idées qui s’imposent, et, pof, il les suit. Il me surprend toujours.

— C’est vraiment sérieux avec lui, tu penses ?

Elle ne se doute pas comme elle me fait battre le cœur plus vite avec une question pareille! Si seulement je le savais…

— De mon côté, oui, carrément. Je l’ai grave dans la peau. Je me vois continuer avec lui, mais… En fait, pour être honnête, je ne sais pas exactement ce qu’il me trouve. Il se suffit à lui-même, à la base. Parfois, je me sens seulement comme la cerise sur le gâteau, pour lui. Moi, ce que j’aimerais c’est être le gâteau tout entier, hé, hé ! Mais, tu parles, il a tout pour lui, le mec. Il a trouvé l’apaisement et la sagesse après une jeunesse hyper douloureuse, donc il peut être fier de lui, – c’est un vrai résilient, un guerrier qui a remporté des putains de batailles, tu vois – il est créatif, il est canon, il a du fric, et pour couronner l’ensemble, il a acquis une belle notoriété en tant que romancier. Moi, là-dedans, je suis quoi ? Le mignon jardinier qui vient réchauffer ses nuits ? Un petit imprévu sympa ? Je ne sais pas… J’ai encore du mal à me situer par rapport à lui… En fait, même si j’ai bien conscience que ce qui se passe entre nous est sérieux pour lui aussi, je ne suis pas sûr de peser lourd dans sa vie. Bon, je te dis ça, attention, je sais qu’il m’aime, il me le prouve suffisamment, mais, vu qu’il n’en parle jamais, je ne sais pas trop ce qu’il envisage pour nous. Il n’a jamais vécu en couple, en plus… Je ne suis même pas sûr qu’il conçoive ce mode de vie… Il écrit. Il est comme ça : du moment qu’il peut écrire, le reste, c’est secondaire.

— Tu m’as dit que ton boulot à Bonpassant se terminait fin octobre, c’est ça ?

— Oui. Après, c’est la grande inconnue.

— D’ici là, les choses auront mûri, et vous vous serez parlé.

— J’espère… On verra bien. Et toi, alors, avec Maya, ça roule ?

— Oui, me répond-t-elle avec un sourire amoureux. On commence même à parler d’avoir un enfant…

— Hou là ! Ah ouais. Là, ça ne rigole plus, on passe aux choses sérieuses.

— Un enfant, c’est la suite logique d’une relation amoureuse réussie, sa concrétisation, non ?

— Oui… On peut voir les choses comme ça. Moi, la concrétisation de mon amour pour Élias c’est des super moments de tendresse et des orgasmes qui nous propulsent hors de la galaxie. Pour l’instant, ça me suffit amplement.

— Hi, hi ! Tu es bête. Tu dis ça parce que ce n’est encore que le début.

— Je ne sais pas… Je t’avoue que ça ne me déplairait pas que ça continue comme ça toute la vie.

— C’est tout le mal que je te souhaite.

Quelques minutes avant qu’on sonne chez Sido, Noémie m’envoie un très beau texto : «Vous avez la grâce, tous les deux. Votre harmonie saute aux yeux. Je l’aime déjà ton Élias.» C’est bête, mais j’en suis tout remué. J’ignore pourquoi je suis à fleur de peau comme ça, aujourd’hui. C’est peut-être à cause de la force de ce que je vis avec Élias, de ce désir de dingue qu’il m’inspire, de cette intimité extrême qu’on partage… Je ne sais pas… Ou alors, c’est l’inquiétude due à mon impossibilité de déterminer quelle est ma véritable place dans son existence, alors que lui a pris tout l’espace dans la mienne. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que ma sensibilité est en train de prendre une tournure plus que réactive à son contact… Noémie ne m’a vu avec lui qu’une minute, quand on l’a rejoint où il m’attendait, sur le parvis du Centre Pompidou. Je les ai présentés l’un à l’autre, elle a échangé avec nous quelques mots, puis s’en est repartie. Ce bref instant lui a suffit à voir la beauté de notre entente. «Vous avez la grâce»… Je la connais, elle n’est pas du genre à flatter les gens. La preuve, jamais elle ne m’a dit un truc aussi romantique quand j’étais avec Laurène. Si elle m’envoie ces mots-là aujourd’hui, c’est bien qu’Élias et moi on irradie. Ce n’est donc pas moi qui idéalise la situation. Que faire pour pérenniser ce miracle ? Moi qui merdouille toujours à un moment ou à un autre, comment je vais m’y prendre pour le garder amoureux ? La vérité c’est que plus je tiens à lui, plus j’angoisse. Il va falloir que j’arrive à lui parler, sinon je vais finir par imploser. Mais comment dire ces choses-là ?

Je pense à tout ça en marchant à ses côtés, puis en grimpant l’escalier ciré qui nous mène au premier étage de l’immeuble étroit et hyper ancien où vit Sido. La femme brune fardée avec art qui nous ouvre possède un regard charbonneux dont la sombre profondeur m’alerte immédiatement. Avec ses cheveux bouclés tirés en arrière en queue de cheval, son expression fiévreuse et sa petite croix en argent qui lui pend au cou, elle me fait penser à une veuve italienne. Je la vois bien incarner un personnage tragique au cinoche… En plus, elle est vêtue d’une robe noire dénuée de fantaisie qui lui arrive aux chevilles. Elle sourit, mais d’un sourire qui sonne faux. Avant même de nous faire entrer, elle prend le visage d’Élias entre ses mains et le contemple longuement. Ce n’est pas une pose théâtrale. Je comprends que son émotion la prive de parole. Elle a encore l’attention suspendue à son visiteur chéri quand nous entrons, comme si elle avait du mal à en croire ses yeux. Elle fait une telle fixette sur lui que je me demande si elle a remarqué ma présence. Elle ne voit que lui, ne considère que lui. Elle a l’air d’une mère qui retrouverait enfin son fils ou d’une sœur son frère. Ça me met mal à l’aise. Je ne sais plus où me mettre. Je n’aurais pas dû venir. Je suis entre eux. Je suis de trop. Je le savais.

Élias aussi est manifestement très ému. Il la prend finalement dans ses bras, souriant, et la garde contre lui des secondes qui me semblent des heures. Bras croisés, debout, à côté du canapé, je tiens docilement ma pose d’homme invisible en les observant. Tout ça commence à me plaire moyen. Je donnerais cher pour me trouver ailleurs. Ils se parlent enfin, ou plutôt se murmurent des trucs. Je me trouve à deux mètres d’eux et j’entends que dalle. Putain, putain, putain, mais pourquoi je suis venu ? Élias me présente enfin. Mieux vaut tard que jamais. La meuf m’accorde un gentil «Heureuse de faire ta connaissance», prononcé d’une voix grave et lente qui va tout à fait avec son physique, et me gratifie d’un sourire prodigieusement indifférent, pour ne pas dire faux-cul. Le message est clair : elle n’en a strictement rien à foutre de ma gueule. Bon, elle a quand même sorti trois tasses… C’est petit et sombre, chez elle, mais j’aime bien les poutres apparentes et la déco. La présence de trois cactus en fleur, près de la fenêtre, et d’un rutilant ficus qui touche le plafond, prouve au moins qu’elle aime les plantes. C’est un signe positif. Une collection de photos de music-hall en noir et blanc est accrochée au mur, au-dessus d’un piano droit en bois foncé. Ça forme un bel ensemble… En plus, la musique qui passe en fond sonore teinte l’atmosphère d’un envoûtement certain. Il faudra que je pense à lui demander ce que c’est. Non, c’est joli tout ça, je l’admets… Ça plairait grave à maman. Ça réactive même mon envie d’avoir un jour un vrai chez-moi, tiens. On prend le café comme prévu. Je me tais. Je les écoute. Ils évoquent un tas de gens que je ne connais évidemment ni d’Eve ni d’Adam, se souviennent de lieux, de fêtes, rigolent avec nostalgie ou soupirent avec tristesse… Bientôt, ils s’extasient mutuellement sur leurs changements physiques, lui sur sa féminité épanouie – c’est vrai, il n’y a pas à tortiller, c’est une belle femme, et franchement, s’il ne me l’avait pas dit, jamais je n’aurais deviné qu’elle est trans… – elle sur sa prestance, sa musculature et sa bonne forme manifeste. Ils sont littéralement captivés l’un par l’autre. Pendant ce temps-là, je continue à faire le meuble. J’ai grave les boules.

— Ça te change tellement cette masse de cheveux et cette barbe. Et tes piercings, tu en as fait quoi ?

— Aucune idée. Ils doivent se trouver dans une boîte, au fond d’un tiroir.

— Tu en avais beaucoup ? dis-je, surpris par l’information, et motivé par l’idée de leur rappeler que j’existe.

— Beaucoup, non… J’en avais deux là, un là et un ici… Un sur la langue, puis un autre au téton gauche. J’avais les oreilles percées, aussi… Bref, rien de bien original.

Ce disant, il me désigne son sourcil droit, l’aile gauche de son nez, le pli, sous sa lèvre inférieure et, enfin, son sein. Élias, au physique si christique, à la peau si fragile, avec tout ça sur lui ? J’en reste muet. Là-dessus, Sido me colle un album photos sur les genoux, ouvert à une page où celui que j’aime, méconnaissable, apparaît sur les six clichés présents. Il s’agit de prises de vues de nuit, avec flash, pendant une soirée en boîte. Il est blafard, a le crâne rasé à la militaire, pas un poil au menton, et ses piercing sont bien visibles là où il vient de me les indiquer. Le visage est beau, ce sont bien ses traits, je l’identifie parfaitement, mais je ne retrouve rien de ce qui me touche en lui. Le regard est vide, effrayant, comme béant d’une détresse muette. Sur la première photo, il rit, mais on voit bien que c’est parce qu’il est bourré, sur la deuxième, il fait la grimace en tirant la langue – une langue effectivement affublée d’une grosse perle en argent. Sur les quatre autres, il pose sans rien exprimer, l’air absent. Il y a des mecs et des filles autour de lui, des gens avinés, trop maquillés ou trop rouges, des fêtards qui débordent de vie et de vulgarité. En comparaison, lui semble éteint. Il tient ces gens par les épaules ou bien c’est eux qui le touchent… Sachant son état d’esprit de l’époque – en l’occurrence, sept ans plus tôt, m’apprend Sido –, ces images me font un effet terrible. Je les trouve indécentes. C’est la souffrance qui est photographiée là. Sa souffrance, et rien d’autre. Ce visage, c’est le visage d’un mec dont l’âme est déjà enterrée, d’un mort-vivant, quoi. Et, putain, ça saute aux yeux. Du coup, on regarde d’autres albums. Eux commentent, de bonne humeur. Moi, j’ai froid à l’intérieur.

Deux heures plus tard, quand on quitte enfin Sido, j’ai les nerfs vrillés de frustration et d’angoisse. J’ai dû prendre sur moi comme un malade pour contenir mes émotions et ne rien montrer de mon effroi. En partant, Élias lui a promis de passer la voir plus longuement, une prochaine fois, dans son club privé. Ça sera sans moi. J’ai détesté son comportement. Elle n’a fait que ressasser leur complicité passée sans chercher à m’inclure une seule seconde dans la conversation. Oh, ça, elle a été polie, c’est sûr, son café et ses petits gâteaux à la con étaient bons, mais elle m’a bien fait comprendre que je n’avais rien à faire dans le périmètre, que je n’avais aucun mérite à me trouver aux côtés d’Élias aujourd’hui. Même si elle ne m’a rien reproché ouvertement, son jugement a brûlé ma fierté. « Tu ne sais rien des affres qu’a traversées ton amant. Tu arrives après la bataille. C’est un peu facile, et même un peu injuste. Moi, j’étais là quand il était au fond du trou. » Voilà ce que ses regards, ses silences lourds de sous-entendus et ses allusions m’ont répété. Élias, qui est aussi crevé que moi, n’a pas remarqué mon malaise. Mais, au fond, je ne sais même pas pourquoi ça m’atteint autant. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, après tout, de ce que cette étrangère pense de moi ?

— Ça va ? C’est quoi ce petit air chafouin ? me dit Élias en passant son bras autour de mes épaules, alors que nous nous en retournons d’un pas tranquille en direction de la Seine.

— Elle m’a un peu flingué le moral ta copine.

— C’est vrai ? Ben alors, mon Loulou…

— Tu as vu comment elle a été dédaigneuse avec moi ? C’est bien simple, elle ne m’a pas calculé.

— Ne le prends pas pour toi, va. C’est sa façon d’être avec tout le monde. Je t’accorde qu’elle est spéciale… Cette attitude cache une forme de timidité.

— Ouais… Timidité, timidité, tu parles. Elle a bon dos la timidité. Avec toi, elle ne l’est pas timide, en tout cas.

— Les choses qu’on a vécues ensemble ont brisé la glace, si je puis dire. Tu es jaloux? fait-il, plus amusé qu’inquiet.

— Mais non. C’est seulement que je n’ai pas du tout accroché. Il y a vraiment un truc pas clair chez elle. Je ne sais pas quoi exactement, mais… Ça ne t’a pas mis mal, toi, qu’elle te rappelle sans arrêt tes souvenirs les plus trashs ?

— Tu sais, le trash, c’était notre quotidien… On n’a pas vraiment d’autres sortes de souvenirs, elle et moi.

— Hé ben, putain… C’est que tu vas vraiment mieux pour réussir à te remémorer tout ça sans broncher.

— Bien sûr que je vais mieux. Et c’est grâce à toi. Je n’aurais pas pu revoir Sido plus tôt.

— Tu es sérieux ? dis-je, touché et un peu rasséréné par la remarque.

— Évidemment que je suis sérieux.

Parisiens, banlieusards et touristes flânent, les filles sont belles, les garçons à croquer, et le ciel est bleu. Je suis avec celui que j’aime. Pourquoi je me prends autant la tête, en fait ?

— Elle t’a vraiment empêché de te foutre en l’air, cette fois où tu as pété un câble, chez elle ?

— Oui, me répond-t-il, le regard lointain. Je m’en souviens à peine. J’étais alcoolisé. Je me souviens seulement que je n’en pouvais plus. J’étais très déterminé.

— Oui, j’ai bien compris… Qu’elle a presque dû t’assommer pour t’empêcher de sauter du sixième ! Putain, quand je pense qu’il a fallu que je vous entende discuter en mode sordide, comme ça, pendant deux heures. Sa complaisance à ne parler que de souffrance m’a fait flipper, je te jure. Il faut voir comment elle insiste sur les détails les plus négatifs. La Famille Adams n’a qu’à bien se tenir, putain…

— Arrête, tu exagères.

— Franchement, à peine… Pourquoi tu n’as gardé contact qu’avec elle et personne d’autre?

— Parce que, je te l’ai dit, elle est la seule personne à ne pas m’avoir tourné le dos. Malgré sa froideur, c’est quelqu’un de bien.

— Il y a quand même un truc glauque chez elle… Non ? Tu ne trouves pas ?

Il me jette un coup d’œil souriant.

— Je crois savoir ce qui t’a perturbé. Si c’est ce que je pense, ça prouve que tu es fin observateur.

— Ah, tu es d’accord ? Il y a bien un malaise. Je ne rêve pas. Et c’est quoi, alors ?

— Eh bien… comment dire ? De mémoire, je n’ai jamais vu Sido s’intéresser de près ou de loin à quelqu’un d’équilibré. Elle n’a d’intérêt que pour les personnes qui vont mal. Je pense que tu l’as senti.

— C’est malsain, je trouve.

— Non. Pourquoi ? Après tout, c’est son problème. Pour ma part, je ne vais pas remettre sa personnalité en question alors qu’elle a été mon unique soutien quand je dérivais.

— Oui… OK. Ça, je peux comprendre… N’empêche, elle me fait froid dans le dos, ta Sido.

— Quel garçon sensible tu fais, sourit Élias en me claquant une bise sur la joue.

— Si je lui avais raconté que je ne sais pas qui est mon père, tu crois qu’elle se serait intéressée à ma petite personne ?

— Non, ça n’aurait rien changé. Elle flaire la détresse. Elle voit et elle sent les êtres blessés, affaiblis. Toi, chaton, je suis désolé de te le dire, mais tu respires la solidité morale.

On poursuit notre errance amoureuse comme si rien ne l’avait interrompue, pour atterrir finalement sur l’une des pelouses ombragées du petit square de la Tour Saint-Jacques. Il y a du monde, mais on trouve un coin où s’étendre, sous un arbre de Judée. Je mets mon tee-shirt en boule sous ma tête et je dors une demi-heure, mais d’un mauvais sommeil. Je rêve qu’Élias et moi nous nous séparons. Quand je me réveille, celui-ci est au téléphone en train d’organiser la soirée. Ça n’était pas prévu au programme, mais il a décidé de fêter sa collaboration avec les Américains. Pour ce faire, il veut nous emmener, maman et moi, dans un resto végétarien situé dans le 10e arrondissement, un établissement que Tristan lui a chaudement recommandé. Moi, j’aurais préféré qu’on reste à l’hôtel, et qu’on profite de la soirée en amoureux en sirotant un apéro sur la terrasse, pendant que le couchant rosit Paris, mais bon… C’est tout lui ça, avoir ce genre d’envie soudaine dont il veut faire bénéficier les autres. Sont invitées à nous rejoindre, dans la foulée, Sabine, la collègue et amie de maman, ainsi que Léa, la petite nana qu’elles viennent d’embaucher pour les épauler. Ça sera l’occasion de faire sa connaissance. Il était temps qu’elle arrive. Leurs cours de yoga marchent tellement bien, qu’elles ne pouvaient plus à répondre à la demande.

Par bonheur, elles sont disponibles toutes les trois et ravies de la surprise. Avant de les retrouver, à l’heure dite et au lieu indiqué, Élias et moi effectuons un passage éclair à l’hôtel pour se rafraîchir et changer de fringues. Comme mes affaires sont chez maman, il me prête un haut, l’un de ses rares tee-shirt colorés, bordeaux, en l’occurrence. Tout se goupille au top. Les filles sont ponctuelles et joyeuses. Maman et Sabine saisissent l’occasion de ce repas imprévu pour accueillir officiellement leur nouvelle recrue au sein de leur entreprise. Cette dernière, toute émue, nous offre à tous l’apéro pour qu’on trinque à son embauche. En fait, tout le monde à un truc à fêter, sauf moi, comme d’hab’… Mais, je suis content pour lui comme pour elles. J’espère que toutes ces bonnes nouvelles – je pense en particulier à maman et à mon chéri – les consolent un peu de leurs années merdiques. Léa, ancienne gymnaste de haut niveau qui a lâché la compétition du jour au lendemain pour se reconvertir dans le coaching santé possède un tempérament bien trempé et un humour décapant. On se marre bien… En plus, les plats sont super bons et l’ambiance chaleureuse. J’aime bien les moments improvisés comme celui-ci. Je trouve que ce sont les meilleurs. Et ce que j’aime encore plus, c’est de voir maman heureuse. Si l’un de nous mérite de tels instants de grâce, c’est bien elle.

Après le resto, on se quitte en se souhaitant bonne nuit. Élias et moi rentrons à pied à l’hôtel. Ça nous donne l’occasion de traverser Montmartre d’Est en Ouest. On chemine sans se presser, bras dessus, bras dessous. Il est vingt-deux heures, les rues sont animées par l’incessant ballet des touristes. Il fait idéalement bon et les terrasses des restaurants et des bars sont combles. Bon, c’est bien joli ce Paris de carte postale by nigth, mais Mère Nature commence à me manquer. Je confie à mon amoureux que j’ai hâte d’être à demain, avec lui, dans le train, en route vers Bonpassant. Il me répond que lui aussi, qu’il est impatient, surtout, de retrouver ses chiens et le calme pour écrire. C’est qu’il a un bouquin à terminer, mine de rien.

Alors qu’on approche de notre but, je me demande si en arrivant je vais m’écrouler de sommeil ou bien prendre du plaisir avec lui. On va voir ce qu’il désire… J’ai la réponse vingt minutes plus tard, aussitôt le seuil de la chambre franchi. Il me capture de l’un de ses baisers paradisiaques et me déshabille en même temps qu’il se déshabille. Ma nonchalance de mec fatigué nous fait rire et le séduit. Je sais déjà qu’il va en profiter pour me dominer. Lui aussi dort debout, mais, manifestement, il a davantage envie de moi que de repos. Je le comprends… Le sexe peut être tellement délicieux quand on est épuisé… Il m’entraîne sous la douche avec lui. Je le laisse me savonner la nuque, le dos, le cul. Ses mains douces et appliquées qui me détendent encore plus que je ne l’étais se font peu à peu intrusives et vicieuses. Les yeux fermés, le front contre la paroi de verre de la cabine de douche, j’écoute l’excitation me chauffer le sang au fur et à mesure que ses attouchements s’attardent. Bientôt, il se colle à moi – il bande terriblement dur –, m’enlace, m’embrasse derrière l’oreille… Il va peut-être me prendre là, debout. Je suis prêt, et je sais qu’il le sait. Mais il me retourne face à lui, me dit « Je t’aime ». Il veut nos regards joints, puis nos bouches, puis nos sexes. Ce soir, je suis plus malléable que de l’argile entre ses mains.

On se rince, on sort de notre bulle de vapeur et on se sèche vite-fait en se mangeant des yeux, puis on s’en va mêler nos corps dans la jolie chambre, sur le lit impeccablement fait. Ses gestes sont tendres et possessifs. Sentir son érection sur ma peau me rend dingue. Quand il est rassasié de ma bouche, il descend vers le sud… Je m’ouvre à son ardeur, je m’y abandonne. Il me suce, me lèche, me touche où il faut, alterne tous ces délices avec ferveur. Les vannes d’un plaisir cascadant s’ouvrent déjà en grand. Quand il revient dans mes bras me pénétrer de son regard et de son sexe, on en pousse le même soupir de bonheur. Il y va voluptueusement, sans hâte, concentré, hyper attentif. Il n’arrête pas de me regarder, de m’embrasser. Je ne m’en lasse pas… À mon tour, je lui dis que je l’aime, et que c’est bon… Ça le fait sourire. Il me prend le visage dans les mains, comme pour mieux me contempler, et continue à me baiser au même rythme calme. Jamais il ne m’avait encore fait l’amour avec cette douceur recueillie. La force ascensionnelle des sensations me ranime. Le plaisir est immense, et son zénith approche sans fin. Parfois, il interrompt brièvement ses va-et-vient. À la faveur de l’une de ces micro haltes, je le bascule sous moi. Je veux prendre le contrôle. Il accueille l’initiative et mon baiser vorace avec joie. Je pourrais le posséder à mon tour. Je sais qu’il apprécierait… J’hésite, mais pas longtemps. Non. Ce soir, je veux le sentir jouir en moi. Je reprends la danse en faisant gaffe de ne pas précipiter une seule seconde. Il fronce les sourcils de plus en plus souvent. Je le connais. Ça signifie qu’il commence à avoir du mal à maîtriser l’afflux du plaisir. J’adore ce moment où il est sur le fil du rasoir. Il devient absolument vulnérable, et tellement beau. De mon côté je prends un pied d’enfer, mais je peux encore faire durer. J’ôte ses mains agrippées à mes fesses et lui maintiens les bras fixés au matelas, de part et d’autre de sa tête. Je veux lui imposer les choses, contrôler sa jouissance. Je m’entête à demeurer souple et calme en regardant le plaisir le torturer. Il renverse la tête à n’en plus pouvoir. Ses soupirs prennent une tournure lascive. Il n’en peut plus. Il est en feu. J’ai la sensation qu’il va jouir à chaque seconde. C’est génial. À ce stade, il pourrait tout à fait se cogner à moi à toute vitesse pour abréger le supplice, mais non, il se plie à ma volonté, laisse l’insupportable langueur de mes déhanchements faire leur œuvre. Je pense qu’il va jouer le jeu jusqu’au bout. Je me penche sur ses lèvres pour recueillir son souffle maintenant fleuri de graves et doux gémissements. «Tu me tues», me murmure-t-il en souriant. Sans rompre le balancement hypnotique de mes reins, je l’embrasse. Alors, sous le baiser profond auquel il répond avidement, il se raidit soudain, son corps me soulève. Il pousse le cri, ce cri bref et étouffé, si animal, que j’adore. Je le contemple alors qu’il se tend en moi violemment. Oh, réceptionner son vertige… Quel indescriptible vertige… Alors que les répliques de sa jouissance me pourfendent d’une indécente satisfaction, il se redresse, m’étreint, me garde empalé à lui farouchement. La vache, quelle énergie ! Moi qui pensais naïvement l’avoir épuisé. Je m’accroche à lui très fort pour ne pas être désarçonné. Nos corps se synchronisent, cette fois, dans un galop emballé. Je ferme les yeux. La chambre s’emplit à nouveau des sons troubles de notre lutte. Ses élans furieux et sa poigne frénétique autour de mon sexe m’offrent l’apothéose. J’en tremble entre ses bras. J’atterris en douceur dans ses yeux amoureux. Il m’a regardé jouir comme je l’ai regardé jouir. Il m’offre un sourire radieux, puis un baiser, alors que le feu d’artifice crépite encore dans mon sang. Je réponds, et au sourire, et au baiser, la gorge nouée.

— On dirait que tu as les larmes aux yeux, me dit-il. Ça va ?

Si je suis honnête, je vais être obligé de lui dire que oui, en effet, j’ai les larmes aux yeux, et que je ne sais pas vraiment si ça va. Mais, je suis trop HS et trop sonné pour savoir ce que je ressens. C’est trop énorme, trop touffu, alors autant se taire. J’espère que j’y verrai plus clair demain… Je me contente de lui prendre les lèvres suffisamment longtemps pour qu’il oublie sa question. On s’étend sans se lâcher des yeux. On est beaux, nus et assouvis. Comme à chaque fois, avec des gestes étonnamment religieux, chacun essuie le sperme sur la peau de l’autre, à l’aide de mouchoirs en papier qu’on laisse ensuite par terre – on nettoiera tout ça demain. J’adore ce rituel tendre qui nous donne l’occasion de nous embrasser encore, de nous contempler et de nous caresser, de refermer ensemble et en douceur la porte de l’instant magique, jusqu’à la prochaine fois. On se glisse sous les draps et on éteint.

Je me cale sur son épaule, la tête blottie contre sa joue. Il caresse mon bras que j’ai laissé sur son ventre. Je ferme les yeux. Pourquoi, mais pourquoi j’ai envie de chialer ?

20/ Élias de Bonpassant – Train d’union

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14 réflexions sur “19/ Élias de Bonpassant – L’ombre au tableau

  1. Toujours aussi beau chapitre quelle plume !!! Vos scènes d’amour sont toujours très sensuelles, très érotiques sans aucune vulgarité. Je suis étonnée de Sido c’est vrai qu’elle fait un peu froid dans le dos non ? Je m’attendais à un personnage plus sympathique…. On pressent un malaise. On dirait qu’elle est l’oiseau de mauvaise augure car suite à sa visite des idées noires viennent s’immiscer dans le cerveau de notre petit amour de jardinier . Elias je pense que tu as fait une bétise de reprendre contact avec cette noire madone . J’ai un mauvais pressentiment …. Vivement la suite !

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    • Merci pour ce beau com’ 🙂
      Je crois que Sido n’est et ne restera qu’une ombre du passé, dans la nouvelle vie d’Élias. En revanche, je sens qu’une autre sorte d’ombre, plus insidieuse, s’installe dans une part inconsciente du cœur de Justin…

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  2. Bonsoir Alix 🙂

    Encore un excellent chapitre où tu manies avec brio la plume pour nous décrire avec justesse les sentiments dans toutes ses nuances sans en faire trop et avec un réalisme époustouflant.

    Que de chemin parcouru depuis le début…nos deux héros apprennent à se connaître et grandissent au contact l’un de l’autre. Quelques doutes s’installent dans la tête de Justin que l’on peut aisément balayer d’un revers de main quand on voit la place qu’il occupe dans le cœur et la vie d’Élias. C’est vrai que sa prestance naturelle pourrait impressionner n’importe qui sauf qu’il ne cherche pas à en jouer car il sait d’où il vient et tout ce qu’il a dû traverser pour sans sortir. De plus il capable de faire volontiers des concessions pour son homme sans pour cela se renier donc je pense que ça veut dire beaucoup sur l’estime et l’amour qu’il lui porte.
    Le cercle des amis propose un éventail assez hétéroclite pour plaire au plus grand nombre mais je ne suis pas sûre que Sido fasse l’unanimité avec ses appétences très…particulaires cependant malgré son côté un chouia un peu morbide, il faut quand même noter qu’elle a sauvé la vie d’Élias à une époque pas si lointaine que ça ce qui prouve qu’elle n’a pas des intentions aussi néfastes que l’on pourrait lui prêter au premier abord. En tout cas cette visite n’a pas altéré les ardeurs de notre couple préféré et ça s’est le principal car ils sont vraiment trop beaux ensemble.

    J’ai écrit comme c’est venu donc je ne garanti rien vu mon degré de fatigue lol

    À bientôt pour la suite 😉

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    • Merci pour ce com ! Je ne suis pas sûre que les angoisses qui s’installent dans la tête de Justin puissent être balayées si vite. Car c’est surtout de lui-même qu’il doute. Je n’en dit pas plus. 😉

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  3. Merci beaucoup pour cette suite ! 🙂

    Effectivement, les nuages commencent à s’e rassembler unilatéralement dans la tête de Justin. Élias ne doute pas une seconde de son amour pour lui, malgré qu’il soit peu bavard à ce sujet. Mais Justin se pose des questions, et il a le sentiment de ne pas faire partie de son monde. Et le snobisme de Sido a renforcé ses doutes, même si ce n’était pas contre lui.

    Je pense plutôt bien cerner le personnage de Sido. C’est le genre de personnage un peu malsain que l’on croise beaucoup dans le Marais ou autres quartiers homosexuels branchés, quartiers souvent déconnectés où le culte du mal-être est une vraie institution. Il faut être complexe pour y plaire, les personnalités stables y sont vues comme ennuyeuses. L’envers du communautarisme avec sa recherche du « différent à tout prix ».

    Chez les hétéros, on a aussi les Émos qui ont une philosophie de l’auto-destruction assez similaire. Tout y est fait pour encourager la vision pessimiste et désintéressée de la vie.

    Justin est effrayé à l’idée que leur « harmonie » ne se limite à leur formidable entente sexuelle. Que le jour où Élias demandera autre chose, il ne soit pas en mesure de lui donner. Il doute énormément, et j’ai peur que son amant ne soit pas forcément prêt à entendre ses craintes. Pour Élias tout va bien, et je pense qu’il ne comprendra pas l’origine du problème.

    Bref, je pense que la mise au point va traîner, et que les doutes de Justin vont l’empoisonner pendant longtemps. Son attitude va alors changer, et Élias risque de penser à tort que Justin se désintéresse de lui. On verra bien !

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    • Merci pour ce superbe com, John ! En ce qui concerne Sido et cet étrange « choix » de cultiver le côté sombre de la vie, je pense que c’est quelque chose de très courant chez les personnes qui ont été obligé de se construire dans l’adversité/hostilité. Tout le monde n’a pas le bonheur, comme Elias, de connaître la résilience, même si, ici, Sido s’en sort finalement bien et a réussi à trouver un équilibre.
      En ce qui concerne Justin, pour l’instant, ce que je constate, c’est que plus il découvre Elias plus il est amoureux, et plus il est amoureux plus il développe une sorte de complexe d’infériorité doublé d’une angoisse grandissante (leur histoire devient tellement importante pour lui, qu’il flippe…). Et ça, le complexe d’infériorité, ce n’est pas bon du tout dans une relation… Il ne sait pas comment parler de ce malaise intérieur à Elias, car, d’instinct, il sait que c’est avant tout un problème entre lui-même et lui-même. Ce type de doute est véritablement un poison. Comme tu dis, on va voir… 🙂

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  4. J’adore comme d’habitude….et comme je suis naîf, j’ai l’impression qu’ils vont rentrer dans la drome, que le contrat de Justin ne va pas se prolonger, ou du moins peut-etre pas de facon « contractuel », car Elias va evidemment lui proposer de rester vivre avec lui, et de « cultiver son jardin », voir de se marrier (et ils eurent beaucoup d’enfants?!!). MAis vu tes commentaires, ca va etre un peu plus compliqué que ça…

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    • Hihi ^^

      Moi aussi je suis naïve, Arthur, et, comme tu sais, je fais toujours bien finir mes histoires (c’est plus fort que moi). Cependant, en effet, ça serait un peu trop simple. Et n’oublions pas que si j’ai mis des plombes à écrire ces 19 épisodes, les deux garçons, dans leur espace-temps, ne se connaissent que depuis début mai, c’est à dire depuis un peu plus de deux mois (puisque nous somme ici début juillet). Donc,restons positifs, mais ne nous emballons pas ;D

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  5. Je suis toujours très étonné à quel point les lecteurs-commentateurs s’approprient tes histoires, creusent, précisent la psychologie de tes personnages, donnent des détails incroyables sur leurs intentions réelles ou supposées. Bien sûr, la plupart du temps, la psychologie décrite par les lecteurs n’est que la traduction directe de ce qui est décrit ou déduit du texte. Mais cela va parfois plus loin puisque les lecteurs imaginent ce qui va advenir par la suite. D’ailleurs, tu as déjà planté un décor qui laisse imaginer certaines issues (mais pas forcément la bonne). J’imagine donc que le devenir de tes personnages ne t’appartient pas complètement ? C’est une vraie question. Es-tu influencée directement ou indirectement par les commentaires et de quelle manière ?

    Dans une relation amoureuse, il me semble en effet nécessaire que chacun des deux partenaires puissent aussi s’épanouir chacun de leur côté, notamment sur le plan professionnel (ou autre). Du moins, c’est ma conception. Il ne me semble pas forcément bon que l’un des deux soit sous influence ou vive par procuration, car cela déséquilibre le couple. Enfin, peut-être que certains apprécient néanmoins cette situation, qui est et a été très répandue dans les couples.

    Moi aussi, je suis fasciné par la fontaine-sculpture de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, mais pas la même, celle de Château-Chinon.

    En tout cas merci et bonne continuation, Alix ! 🙂

    Aimé par 2 people

    • Bonjour Cornus,
      Tu soulèves là des questions qui moi aussi m’interpellent. Oui, bien sûr, il arrive souvent qu’un commentaire m’influence, mais dans des proportions raisonnables. Je ne changerai pas la ligne directrice de mon intrigue, par exemple, ou les traits de caractère d’un personnage. Quand j’invente une histoire, je « vis » avec mes persos, je les côtoie continuellement en imagination, et, en général, j’ai un ou deux épisodes d’avance sur vous, lecteurs. Donc, je ne me laisse pas balloter dans telle ou telle direction par les commentaires, mais influencer un peu pour tel ou tel détail, oui, absolument. C’est d’ailleurs l’une des interactions que j’apprécie, cet échange-là. Comme je disais une fois à une amie, éditer une histoire sur un blog est une façon d’écrire participative, vivante. Si je reste maîtresse de mon histoire, il n’empêche que reste attentive aux réactions de mes lecteurs, que celles-ci m’enrichissent et que j’en tiens compte.
      Un autre aspect intéressant du processus d’écriture – et là je répond plutôt à ta première question – c’est que les choses ne se déroulent jamais comme je l’avais prévu initialement. En effet, mes personnages ne m’appartiennent pas complètement. Une part d’eux m’échappe. Davantage que mes lecteurs, ce sont eux, mes personnages, qui vont parfois, me donner l’impression de décider à ma place. C’est un peu comme s’ils prenaient vie, qu’ils ne se laissaient pas faire par mes décisions ! Plus ils prennent corps, plus ils sont cohérents, et plus ce phénomène se vérifie : ils n’en font qu’à leur tête ! Ça peut sembler étrange, mais c’est un constat. J’ai parfois beaucoup de mal à les faire aller là où je voulais qu’il aillent ! 🙂
      Quant à la question du couple, je ne m’avancerait pas, puisque chacun est différent, mais il est clair que tout est une question d’équilibre. En l’occurrence, si Elias et Justin sont en train de se rapprocher, de devenir très importants l’un pour l’autre, leur relation est encore trop fraîche pour savoir s’ils sauront trouver cet équilibre ensemble. Cela, nous le sauront dans les prochains épisodes.
      Merci à toi de ton passage 😀

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