20/ Élias de Bonpassant – Train d’union

HerveBois

Notre TGV file vers le Sud, destination gare de Lyon Part-Dieu. Arrivés là, dans une heure environ, nous prendrons un TER pour Saint-Rambert. Après, à nous les splendeurs de Bonpassant! Avec la musique que je me suis collée dans les oreilles, du WhomadeWho, j’ai l’impression qu’on roule à neuf cents à l’heure. Je plane et je m’inquiète. Je m’inquiète et je plane. À ma droite, derrière la vitre, le paysage déroule sa verdoyante banalité sous un ciel pur peuplé de cumulus à ventre plat, à ma gauche, Élias, concentré sur son ordinateur portable, répond à ses e-mails en retard. Ses mains dansent sur le clavier, ses mains de magicien dont il prend grand soin. À elles seules, elles résument sa personne. Leur perfection m’hypnotise : les ongles impeccables, la mécanique solide et gracieuse des articulations, les veines au relief marqué et à la complexe arborescence qui courent sous sa peau pâle. Je songe à leur contact et à leur dextérité, et combien m’offrir à leur passion me comble. Bon… Il serait peut-être judicieux que j’évite de penser à ça maintenant… Je ferais mieux d’essayer de décoder mes émotions. Ce trajet en train me semble justement l’occasion idéale pour ça. Je retourne donc à ma contemplation des terres que l’on traverse, champs, zones boisées, agglomérations…

Même si notre grasse matinée m’a fait du bien, et que je me sens moins perturbé qu’hier suite à la visite chez Sido, ça n’empêche que mon moral oscille non-stop entre négatif et positif. Moi qui suis d’un caractère plutôt égal, à la base, ce tiraillement inédit m’use. Ce que je ressens pour Élias, et ce que je vis avec lui, me bouscule quand même pas mal… Plus je le connais, plus il me laisse entrer dans sa vie, et plus je m’éloigne de ma zone de confort. Mais ce n’est pas ça qui me dérange. Ce qui me dérange, c’est de ne pas me sentir à la hauteur. Avec Laurène, il m’arrivait d’avoir cette impression, mais avec elle, je parvenais à minimiser mes complexes, sans doute parce que je lui trouvais, à elle aussi, de gros défauts. Avec Élias, ce n’est pas pareil. Je n’arrive pas à m’arranger avec moi-même. Je me désole de n’être que moi, ce baltringue insignifiant. En fait, à ses côtés, je découvre que j’ai une super mauvaise opinion de moi. Je ne mérite pas la façon dont il me regarde, comme si j’étais sa providence. Je ne suis pas celui qu’il croit. Il se trompe. C’est obligé. Ou alors, c’est moi qui ne pige plus rien…

En même temps que j’essaie de démêler ces questions, l’amour qu’il m’inspire me donne heureusement une énergie et un bonheur indescriptibles. Je me surpasserai pour lui. Je me sens capable de tout… Je me rassure en me disant que si je veux ressembler à l’idée qu’il se fait de moi, c’est simple, il me suffit d’accélérer ma révolution intérieure en cours, d’opérer le grand nettoyage de printemps qui s’impose, à commencer par une éradication en règle de ma flemme d’entreprendre. D’une manière ou d’une autre, je vais devoir sortir de ma stagnation. Je sens justement germer de nouvelles aspirations. J’en définis mal les contours, encore, mais c’est là, ça frémit sous ma peau et dans mon cœur.

Je me sens encore si loin de lui, parfois. J’ai peur que son monde me reste inaccessible : son univers culturel, son milieu social, ses blessures, ses passions, son imaginaire… Cette peus’est renforcée avant-hier, chez maman, quand il nous a raconté son séjour américain, et en particulier sa rencontre avec Bill T. Abott. Alors que je buvais ses paroles religieusement, la conscience cuisante de n’avoir encore jamais rien accompli de valable s’est imposée. Quand je pense que je ne sais même pas parler anglais couramment. C’est à se demander ce que je fabrique depuis que suis né ! Puis, il y a plein de petits trucs qui me contrarient. Je me rends compte que je manque de classe, je me sens ignorant sur plein de sujets, et j’ai honte d’être pauvre… Ça m’a gêné qu’il ait tout payé, les restos, l’hôtel, même les fleurs à ma mère… Lui, il s’en fout du fric. Pas moi. J’ai dû me battre pour qu’il accepte que je lui rembourse mon billet de train…

Je ne lui dis rien de mes angoisses. À quoi bon? Je ne vais pas aller le polluer avec mes peurs – peut-être même pas fondées pour la plupart –, alors que lui se sent super zen dans sa vie pour la première fois depuis qu’il est né, pour ainsi dire. Je n’ai pas envie de casser l’ambiance. On est si bien ensemble. Et, notre liaison perturbe déjà suffisamment ses projets en cours. Je sais qu’il a pris du retard dans ses engagements à cause de moi. Encore tout à l’heure, il s’engueulait au téléphone avec Jérôme pour une histoire de délais pas respectés. Ce dernier n’arrive pas à lui imposer ses règles. Il a beau essayer, il n’y a rien à faire. Élias est un électron libre. Il n’en fait qu’à sa tête. La preuve : le temps qu’il a pris pour nous, depuis son retour des US, lui coûte reproches et leçons de morale, mais il s’en tape. En dehors de celles qu’il s’impose, il est imperméable aux contraintes. C’est l’un des mille trucs que j’adore chez lui. Il est maître de sa vie. Combien de personnes peuvent-elles en dire autant?

Je pense à l’avenir. Je me demande ce qui se passera quand on arrivera fin octobre. Si on est encore ensemble, il me demandera de rester. J’en suis sûr. Et moi je lui dirai oui, évidemment. Sauf que si je ne retrouve pas ma confiance en moi d’ici là, on va droit dans le mur. Mes complexes me boufferont et gâcheront tout. Je commence à me connaître. Me contenter de n’être que son partenaire sexuel ne me suffit pas. En plus, ça, j’ai déjà donné avec Laurène. Je ne peux pas me contenter de n’être que l’amant. Je veux être plus que ça pour lui. C’est peut-être déjà le cas, mais je n’en suis pas sûr. Tant qu’il y a ce doute… Bref, il faut qu’il se passe quelque chose avant cette date, un événement qui me permette de relever la tête, sinon, ça ne va pas le faire. J’ai envie de construire un truc solide avec lui, qu’on ait des projets ensemble. D’autres projets que celui de s’envoyer en l’air trois fois par jour, même si j’adore ça…

La plupart du temps, je n’écoute pas ces inquiétudes. Je les endors, les enfouis, et je ne suis que joie. Tout juste en reste-t-il un murmure lointain de rivière souterraine, un murmure qui, peut-être, finira par se taire de lui-même, une rivière qui finira par se tarir… Rien que là, maintenant, me trouver dans ce train en présence d’Élias, et l’idée de replonger très bientôt dans la splendeur des jardins de Bonpassant, me semble irréel, me fait l’effet d’un privilège. Rien ne devrait compter que ce sentiment d’exceptionnel, ce présent plein de promesses.

Je souris à mon reflet et à la belle campagne qui défile. C’était tellement bien ces moments passés ensemble à Paris. Tout est simple quand on est tous les deux. C’est vrai. L’avoir senti disponible, l’avoir eu à mes côtés presque chaque heure, le boire des yeux, l’aimer, l’écouter, c’était miraculeux. J’aimerais qu’on vive ensemble pour de bon, qu’on partage notre quotidien. Même si j’ai la trouille de tout faire foirer, j’aimerais tant… Je nous imagine bien nous installer en Californie. Pourquoi pas ? On vivrait en osmose dans une maison écolo autonome, tout en bois, comme celle de Abott… On aurait un jardin en terrasses… Pendant qu’il écrirait, qu’il bougerait à droite et à gauche, sur des tournages ou chez des journalistes, moi je ferais homme au foyer, cuisine, ménage, jardin… Mouais, bof… Réflexion faite, je suis pas sûr que ce rôle me suffirait longtemps. Ma parole, c’est à croire que je deviens ambitieux… Au fond, je crois que ce que j’aimerais, c’est qu’il m’admire comme je l’admire.

Comme des hectares de blés dorés à demi moissonnés défilent derrière la vitre, un soupir amoureux m’échappe. Je l’aime tellement… Je n’ai jamais eu de sentiments aussi forts pour quelqu’un. C’est à en devenir dingue, parfois. Si je m’écoutais… Je ne sais pas… Je soulèverais des montagnes pour lui. Je me plierais en quatre. Enfin, s’il avait besoin de moi… Si j’étais doué pour ça, je crois même que je lui écrirais des poèmes. Dans l’immédiat, je l’embrasserais bien. J’ai tout le temps envie de l’embrasser, tout le temps envie de baiser avec lui. Je suis obsédé par son corps, par son sexe, par ce plaisir de fou qu’on a ensemble. Je crois que c’est pareil pour lui. C’est simple, on ne peut pas rester seuls ensemble sans avoir envie de passer à l’action. Je n’en reviens toujours pas qu’il ait réussi à me rendre accro à la sodomie passive. Ce n’est pas encore évident à admettre, pourtant le fait est que ces deux derniers jours j’ai eu envie de ce plaisir plus que de n’importe quoi d’autre. Mine de rien, ce constat aussi me déstabilise bien. Ça m’oblige à modifier ma vision de moi-même, de mon corps, des rapports physiques, et à abandonner les idées préconçues que j’avais sur le sujet. C’est tellement bon de se soumettre à lui. C’est irrésistible et bouleversant. Je repense à nous. Je repense à lui, ce matin, nu entre les draps, dans le soleil matinal. Je repense à sa queue sur son ventre soyeux, belle et gorgée de vie comme un fruit délicieux. Je songe à ce moment où j’y ai posé mes lèvres, et à sa façon de soupirer, et puis quand j’ai… Et voilà, ça y est, c’était couru, j’ai envie de lui. Punaise… J’ai bien fait de mettre un fute pas trop serré.

Mon téléphone vibre. Un message de… D’Élias ? Avant de le lire, j’en interroge l’auteur d’un regard. Il a son air malicieux, mais ne lâche pas son écran des yeux, ni son clavier des doigts. Mon mobile affiche une photo de moi tel que j’étais il y a une seconde, les écouteurs sur les oreilles, le menton dans la main et le regard rivé à l’horizon, une photo, donc, qui prouve qu’il m’observe à mon insu, le coquin. Un « Je t’aime » accompagne l’image, puis un « Quel drame se trame sous ce joli crâne ? ». Je réponds par le même biais que lui en allant à l’essentiel : « Aucun drame ne se trame. Je pense à ta queue. Je pense qu’elle est parfaite ». Son sourire s’agrandit dès qu’il me lit. On se regarde. Je coupe ma musique, ôte mes écouteurs. Il approche sa bouche de mon oreille.

— Tu n’as vraiment rien à m’envier, me susurre-t-il.

On s’offre un petit bisou sur la bouche, contact nécessaire mais pas suffisant. Il nous en faut un deuxième, puis, tant qu’à faire, un troisième. Nos sensualités s’enflamment. Nos langues s’invitent à jouer en douceur. La tendre joute nous fait fermer les yeux. On se délecte. On part ensemble.

— Bonjour, messieurs. Puis-je voir vos billets, s’il vous plaît ?

Le ton de l’agent est péremptoire. Je redescends sur terre aussi sec, avec le sentiment désagréable et injustifié d’être pris en faute. Franchement, c’est quoi ce mec ? On ne tombe pas sur le dos des gens comme ça, par surprise. Il aurait pu signaler sa présence moins brutalement, ou simplement contrôler nos voisins de couloir avant nous. Le mec, la cinquantaine, a une tronche de gradé militaire. Je l’aurais bien vu capitaine de navire ou quelque chose dans le style. Cette allure rigide, son absence de tact et son expression faciale peu avenante ne me disent rien qui vaille. Élias prend nos billets posés à côté de son ordi.

— Bonjour, monsieur, répond-t-il en les lui remettant.

L’agent les composte et les lui rend. Au lieu d’aller voir les voyageurs suivants, il reste focalisé sur nous, avec son air sévère.

— Je vous demanderais un peu de pudeur, s’il vous plaît. Il y a des enfants dans ce wagon.

Je m’étrangle déjà, mon visage me chauffe illico. Élias me calme d’un regard.

— Des enfants? Oui, et alors? Je ne vous suis pas. Que voulez-vous dire?

— Vous m’avez compris. Votre comportement provoquant pourrait perturber la tranquillité des autres voyageurs. Soyez plus discrets, s’il vous plaît.

— Notre comportement provoquant ? C’est une plaisanterie, j’espère.

— Je ne dis pas ça contre vous. Je ne fais que mon travail.

— Je ne crois pas non. Vous outrepassez vos prérogatives, monsieur l’agent. …. Avec tout le respect que je vous dois – Élias lit le prénom inscrit sur le badge que porte le fonctionnaire –, Didier, je ne vois pas en quoi nous perturbons la tranquillité de qui que ce soit. Mais allez-y. Qui dérangeons-nous ? Expliquez-moi. Je vous écoute.

— Personne pour l’instant, mais il se pourrait que…

— Il n’y a pas de « mais » qui tienne, le coupe Élias. À moins qu’une nouvelle loi, dont je n’aurais pas connaissance, interdise aux couples d’amoureux de s’embrasser en public, vous n’avez rien à nous dire.

— Je ne fais que mon travail, monsieur, répète l’autre comme un robot.

— Non, monsieur. Votre travail est de renseigner les gens et de contrôler leurs titres de transport. En aucun cas, il ne vous incombe de leur imposer votre vision personnelle des bonnes mœurs.

— Je comprends que ça vous déplaise, insiste le bonhomme froidement, mais je me dois de veiller à la sécurité des voyageurs et au bon déroulement de leur voyage.

Élias lance un rire féroce qui me surprend.

— Embrasser quelqu’un qu’on aime ne menace la sécurité de personne que je sache. Vos propos, par contre, sont une agression envers les voyageurs que nous sommes. N’inversez pas les rôles.

— Certaines personnes sensibles pourraient se sentir choquées, insiste le teigneux.

— Pas « sensibles », non, homophobes comme vous, plutôt. Appelons les choses par leur nom.

— Je ne suis pas…

— Agressez-vous de cette façon les couples hétérosexuels que vous voyez s’embrasser ?

— Je ne vous agresse pas, élude l’entêté, impassible.

— Bien sûr que si vous nous agressez, mon ami et moi-même.

— Ce n’est pas mon intention, monsieur.

— Eh bien, excusez-vous pour la gêne occasionnée, car c’est ainsi que nous l’avons pris.

— Je n’ai pas à m’excuser de faire mon travail.

— Entièrement d’accord. Vous avez à vous excuser de votre attitude homophobe.

— Je n’y suis pour rien si vous percevez ainsi les choses. Je n’ai pas été insultant.

— Bien sûr que vous êtes insultant ! Vous l’êtes en ce moment même.

— Je vous le répète, en aucun cas il ne fallait le prendre ainsi.

— Et comment le prendre autrement ? Sérieusement ! Qui êtes-vous pour nous enjoindre de nous abstenir de nous embrasser ?

— L’attitude impudique des gens comme vous n’est pas tolérable dans l’espace public.

— Putain, je rêve ! dis-je atterré.

— « Les gens comme nous » ? Je vois. Apparemment, vous ne vous rendez pas compte de la gravité de vos propos. Faites très attention, monsieur. Vous êtes dans votre tort et nous dans notre bon droit. Votre attitude est inadmissible. En aucun cas vous n’avez à nous dicter notre conduite.

Le ton d’Élias est toujours étonnamment calme, mais ses derniers mots n’ont pas l’air du goût de Didier. Il nous dévisage, lèvres pincées, sans doute à la recherche d’une nouvelle saloperie à nous balancer. Les mains de mon amoureux tremblent légèrement. Rien que de voir ça, j’ai envie d’attraper ce connard à la gorge et de le fracasser. Mais je les connais les types comme lui, ceux de la race des zélés obsédés par l’ordre. Ils n’attendent qu’un signe d’hostilité de la part de la personne qu’ils emmerdent pour lui coller un délit d’outrage à agent «dans l’exercice de ses fonctions». Tu parles d’une fonction de faire chier les gens! Il adorerait que le ton monte et qu’on s’énerve après lui. Je serre les dents et me saisis ostensiblement de la main d’Élias. Il me la laisse, et presse la mienne.

— Bon, assez discuté, décrète-t-il. Donnez-moi votre nom de famille, s’il vous plaît.

— Non.

— Très bien. C’est sans importance. Justin, note quelque part qu’il est seize heures trente-deux. Les autres infos figurent sur nos billets. Je vous ai donné l’opportunité de vous excuser et vous ne l’avez pas saisie. Tant pis pour vous.

La menace à peine voilée arrache au mec un sourire plein de morgue qui me provoque une telle bouffée de haine que j’en ai la nausée.

— Faites ce que vous voulez. En attendant, je vous demande à vous comporter décemment, par respect pour les autres voyageurs.

— Non, mais sérieux, vous allez nous foutre la paix ! explosé-je. Arrêtez de nous la faire à l’envers. C’est vous qui ne nous respectez pas ! Vous réalisez que vous êtes en train de nous pourrir notre voyage, là?

— Hé, ho, baisse d’un ton, toi…

Voilà qu’il me tutoie, maintenant. Alors que mon amoureux, lui, a droit au « vous » et au « monsieur »… J’ai vraiment une tronche qui ne revient pas aux flics et assimilés. Mille fois ce phénomène s’est vérifié… Je sens que ça va dégénérer.

— C’est un monde, de voir ça ! entend-t-on une femme s’exclamer. 

Il s’agit de la septuagénaire emperlousée que j’ai aidée tout à l’heure à ranger sa valise en hauteur, assise de l’autre côté du couloir, au même rang que nous. Ah, non, si tout le monde s’y met, je vais péter un câble. Je redoute le pire.

— Voyons, monsieur l’agent, laissez donc ces jeunes gens tranquilles, ils ne font rien de mal, poursuit-elle à mon grand soulagement.

Le Didier est tellement surpris par son intervention que ça lui coupe le sifflet, et à moi aussi, du coup.

— C’est vrai, à la fin. C’est vous qui nous cassez les pieds, renchérit le trentenaire qui voyage seul avec sa fillette, assis juste devant nous.

La bouille de la gamine en question, une poupée d’environ cinq ans, brune et mignonne à souhait, surgit au-dessus de son siège, juste devant moi. Elle nous fixe, Élias et moi, avec un regard pénétrant et sérieux, un regard intimidant dont seuls les enfants ont le secret.

— Salut. Comment tu t’appelles ? dis-je.

— Sophie.

— Moi c’est Justin.

— Le monsieur avec la barbe, tu lui tiens la main parce que c’est ton fiancé? fait-elle, curieuse.

L’intervention de la petite semble imposer comme une trêve. Son père, l’agent SNCF, la vieille dame, Élias et moi sommes concentrés sur elle, à l’écoute, comme si elle allait nous délivrer une parole divine.

— Je… Oui… On peut dire ça. – Je me tourne vers le fiancé en question. – Hein ? On peut dire ça ?

— On peut le dire, oui, en effet, fait Élias à l’adresse de la petite fille avec un sourire reconnaissant.

— Vous allez vous marier comme mon tonton ? 

— Heu… Hé, hé… Nous… Je… balbutié-je.

Mais qu’est-ce que tous les mômes ont avec le mariage? C’est dingue ça. Moi qui croyais que c’était une coutume dépassée…

— Rassieds-toi, ma chérie. Laisse les messieurs tranquilles, tente vainement le jeune père dont on voit à son tour surgir la tête. Désolé, hein…

— Laissez, il n’y a pas de mal, intervient Élias. Il était réussi le mariage de ton tonton?

— Ouiii! s’exclame-t-elle avec un sourire radieux parfaitement craquant. J’ai lancé du riz, mamie a dansé avec Monsieur le Maire et j’ai mangé du gâteau à la mangue.

— Et tu te souviens quand tonton et Pierre se sont échangé les alliances et se sont donné le baiser? lui demande son papa.

— Oui. Tout le monde a applaudi, et tonton a pleuré. Mais, c’était des larmes de joie, se remémore-t-elle avec émotion. Pourquoi tu ne veux pas qu’ils se marient Justin et son fiancé? fait-elle sans transition, en se braquant soudain sur l’agent Didier.

— Je… je n’ai jamais dis ça, se défend l’interpellé, pris de court.

— Dis-moi, Sophie, quelle âge as-tu?

— Presque cinq ans et demi, me répond-t-elle fièrement.

— Et voilà, monsieur Didier. Sophie, presque cinq ans et demi, est plus ouverte d’esprit que vous. Prenez-en de la graine, dis-je regonflé à bloc.

L’agent, face à ces multiples réactions en notre faveur, n’insiste pas et, renfrogné, s’en va poursuivre sa tâche, sans, bien évidemment, se fendre d’un mot d’excuse. Je le balancerais bien par-dessus bord, ce crétin.

— Mon petit-fils est gay, nous explique la vieille dame, après coup. Je me bats pour le convaincre de tenir la main de son ami dans la rue. Mais quand je vois ça, que même certains fonctionnaires se comportent ainsi, je me demande si j’ai raison.

— Pour ma part, je pense que oui, lui dit Élias. Même si c’est à nous, homosexuels, de ne pas nous laisser intimider ou réduire à notre sexualité, le soutien des autres, et de nos proches en particulier, nous donne beaucoup de force.

Elle lui sourit, charmée.

— En tout cas, merci pour votre intervention. Sans vous je ne sais trop où tout cela nous aurait menés… Et à vous aussi, Sophie et monsieur son papa, ajoute-t-il en s’adressant à nos voisins de devant.

— Pas de quoi, c’est normal, fait sobrement celui-ci.

La petite, quant à elle, nous a déjà oubliés et est retournée à son coloriage (je l’aperçois dans le reflet du plafond). L’incident m’a mis sens dessus dessous. J’ai rarement connu un tel sentiment d’injustice. Non seulement je n’ai pas l’habitude de me faire attaquer pour ce que je suis – pour ce que je fais ou ce que je suis soupçonné d’avoir fait, ça, par contre, je connais, et ça n’a pas du tout le même impact – mais en plus j’ai été incapable de réagir intelligemment. Voilà qui ne va pas m’aider à rafistoler mon amour-propre déjà pas folichon. En tout cas, heureusement que les gens autour se sont mis de notre côté. Je n’ose imaginer si l’inverse s’était produit…

— Ça va ? s’enquiert mon amoureux.

— Ouais… Je me sens nul de t’avoir laissé répondre tout seul à ce gros con.

— Il valait mieux, je pense. Je te sentais bouillir.

— Ben, franchement, je me demande comment j’ai réussi à me retenir de l’insulter.

— Ce genre d’imprévu n’est jamais agréable…

— Ça t’est souvent arrivé ?

— Oui… Pas ces dernières années, parce que j’étais toujours seul, mais avant, quand j’avais un look moins classique et que je m’affichais avec mes amants, les insultes et les menaces, c’était fréquent. Ça me donnait un prétexte pour me bagarrer.

— Te bagarrer, toi ?

— Eh oui… Je recherchais la violence, sans doute parce que c’était l’occasion de retrouver mon rôle de victime… Soit dit en passant, je me défends comme un pied. Enfin bref. Aujourd’hui, en revanche, ça ne m’amuse plus. Je suis navré que tu aies eu à subir ça.

— Ben on l’a subi tous les deux, hein. Et puis, il n’y a pas mort d’homme, au final. Je m’en remettrai, va. Par contre, ce naze arriéré mériterait qu’on lui colle un procès au cul. Je trouve ça hallucinant qu’un agent SNCF se permette ça. Toi, je ne sais pas, mais moi je compte écrire un courrier à qui de droit pour expliquer ce qui vient de se passer. Il faut que sa hiérarchie le calme, ce nuisible, sinon, il n’a pas fini d’emmerder les couples gays.

— On le fera ensemble, si tu veux.

— Tu n’as pas l’air super motivé. Tu l’aurais fait, toi tout seul, de le signaler ?

— Je ne sais pas… Sans doute que non. À tort.

— Ce n’est pas mon genre de balancer, mais là, faut pas déconner, quoi. Ce type doit changer de boulot s’il ne sait pas garder ses opinions dégueulasses pour lui. Qu’il assume sa connerie.

— Tu as absolument raison.

— Mais ?

— Mais rien… Excuse mon manque d’enthousiasme, mais je crois que, à force, je suis devenu un peu blasé sur cette question.

— Moi non, je n’ai pas l’habitude. C’est violent, la vache.

— J’en ai conscience, mon chat, me dit-il avec un regard tendre.

— Et je ne supporte pas l’idée qu’il s’en sorte en toute impunité. Ces gens-là, c’est comme les mômes, il faut leur faire comprendre quand ils agissent mal, il faut les éduquer.

— Dans l’absolu, oui, tu as raison là encore, mais, pour ma part, il y a longtemps que j’ai renoncé à perdre mon énergie dans ce combat sans fin.

— En même temps, je te comprends. À force on se lasse. C’est comme moi, ça fait longtemps que je ne cherche plus à discuter avec un flic. Quand j’ai enfin pigé que ça se retournait toujours contre moi, j’ai abandonné l’idée. Enfin, en tout cas, je trouve que tu lui as super bien répondu. Tu as gardé ton calme, tu as bien choisi tes mots. Chapeau bas.

— Il faut dire que j’ai des années d’entraînement, sourit-il tristement.

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Quant on arrive enfin en gare de Saint-Rambert d’Albon, il est dix-neuf heures passées. La lumière est dorée, il fait chaud et l’air sent bon. On attend Mathilde qui doit arriver d’une minute à l’autre pour venir nous récupérer en voiture. D’un côté, je suis content de retrouver les jardins et mon travail – j’ai l’agréable et peut-être trompeuse impression de revenir chez moi – d’un autre côté, ça me fend le cœur de me dire qu’Élias va retourner à sa vie d’écrivain et à l’isolement que celle-ci réclame. Forcément, on va moins se voir que ces trois derniers jours. Malgré l’incident avec l’agent homophobe du TGV, ce petit voyage en train a encore été l’occasion de confirmer notre parfaite entente. On est faits pour vivre ensemble. Tout me le dit, même les choses les plus terre-à-terre. Déjà, avant-hier, quand on a préparé le repas, chez maman, ça m’a fasciné de voir comme nos moindres gestes sont en harmonie. Chacun complète l’action de l’autre naturellement, sans avoir à parler, sans fausse note. C’est comme quand on fait l’amour, en fait. Tout à l’heure, avant de prendre notre train régional, lors des trente minutes d’attente pour la correspondance, en gare de Lyon-Part-Dieu, on s’est offert un bon goûter, comme des gosses. On a dévoré nos viennoiseries en parlant de science fiction… J’ai même réussi à lui soutirer des informations sur la suite des Dieux hurlants. Pas beaucoup, mais suffisamment pour que ça me mette l’eau à la bouche. On a rêvé ensemble de la future série que les américains souhaitent en faire, et des acteurs qui pourraient incarner Dianyl, le « pragmat », l’un des personnages emblématiques de l’histoire, ou Siyan, l’ambiguë et fascinante rebelle… Je n’ai pas vu passer la demi-heure. Si je pouvais le garder dans ma vie… Plus rien ne serait contraignant, ni attendre un train, ni préparer la bouffe, ni organiser un voyage. Même subir la connerie d’un abruti, comme c’est arrivé tout à l’heure, semblerait moins grave. La vie serait belle avec Élias.

Mathilde stoppe bientôt sa C3 à notre hauteur, devant le banc où nous l’attendons avec nos bagages, un sac léger pour moi, une énorme valise à roulettes pour Élias. En même temps qu’elle en sort pour nous faire la bise, Yin et Yang en jaillissent comme des fusées et viennent fêter leur maître adoré. Élias s’agenouille pour les embrasser, les câliner. La joie simple de retrouver ses petits chiens le rend encore plus beau… Durant le court trajet, Mathilde nous transmet les dernières nouvelles du domaine. Tout va pour le mieux. Le maréchal-ferrant est passé, Luciole, il n’y a plus de doute, attend des petits, l’entreprise de nettoyage est bien venue faire le ménage au château… Tristan et Amanda sont partis hier, comme prévu, à la découverte de Malte. Quant à elle et Fred, ils sont là et bien là. Le travail n’attend pas. Il ne s’accorderont qu’une semaine de pause à la mer, fin août. Leur petit Paul, lui, est en colo dans les Alpes. Vu que Vivien et Odile, eux, sont en Italie jusqu’à la fin du mois, cela signifie qu’Élias et moi allons avoir le domaine quasiment pour nous seuls durant les deux semaines qui viennent. Ô joie.

Alors que nous remontons l’allée centrale, après que Mathilde nous a déposés devant la grille, c’est à cela que je pense, au fait que nous allons vivre, lui et moi, en tête-à-tête, sans personne pour nous déranger. Pendant que nous franchissons les deux cents mètres qui nous mènent au Pavillon des Vignes, étape obligée avant d’atteindre la maison forte, je me mets soudainement – et démesurément – à espérer qu’Élias m’invite à venir vivre au château avec lui. Mais il n’en fait rien. Il laisse sa valise devant le pavillon et entre avec moi pour m’aider à pousser les volets du rez-de-chaussée. J’ai un spleen monstre tout à coup. Peut-être qu’il n’y pense pas, ou bien il n’est pas prêt à un tel changement, ou encore, tout simplement, n’en a-t-il pas envie. En tout cas, ça me fait mal de me dire que l’idée ne l’a sans doute pas effleuré.

— On va voir les jardins avant que le soleil ne se couche ? me propose-t-il en m’enlaçant.

— Si tu veux…

— Je pensais que c’est la première chose que tu ferais en arrivant, te ruer au milieu des fleurs.

Je joins mes bras autour de son cou. Je ne veux qu’une chose : chasser mes idées noires. Je connais un bon moyen pour ça.

— Ça va ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette?

Plutôt que de lui répondre un truc vaseux même pas sincère, je lui passe les mains dans les cheveux et plonge dans la mer sombre et bienfaisante de son regard aimant. On dirait qu’il voudrait percer mes pensées. Je n’avais jamais suffisamment intéressé quelqu’un pour qu’on me regarde de cette façon. C’est intimidant, et tellement gratifiant.

— C’est cette histoire avec l’agent SNCF ? Essaye de ne pas trop lui donner d’importance.

— Je l’ai déjà oublié ce pauvre type. Ne t’inquiète pas. Tout va bien.

L’intense douceur du baiser qu’il m’offre me réconforte. S’y condense toute la sincérité de son amour… Il le fait durer, et je prends le relais pour l’approfondir encore, de toute mon âme. Le spectre de la déception s’éloigne. Je veux ses mains sur ma peau, je le veux nu, je veux mordre sa chair et respirer les secrets de son corps. On n’est pas loin du canapé. On s’y laisse tomber, on s’y étreint, un peu fous, heureux. On est si occupés à se toucher partout et à s’embrasser qu’on ne pense à ôter nos fringues que lorsque leur présence devient intolérable. Les jardins attendront, tout comme le démêlage de mes peurs.

Photo: ©HervéBois

21/ Élias de Bonpassant – À l’épreuve

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15 réflexions sur “20/ Élias de Bonpassant – Train d’union

  1. Un énorme bisou pour ses cloches de Pâques, les chocolats , les’p’tits lapins et les œufs qui craquent sous la dent ….merci, merci……g pas encore lu…..je vais juste savourer…..après le boulot….Bibi tout doux d’Ella

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  2. Bonjour Alix :)))

    Justin nous fait un complexe d’infériorité tout en reconnaissant volontiers le côté irrationnel de la chose. En réalité c’est un véritable tsunami qui lui arrive dessus et il n’en prend conscience que maintenant. Tous ces changements l’obligent à sortir de sa zone de confort et à se poser des questions auxquelles jusque là il n’avait jamais vraiment réfléchit. Mais pour faire disparaître toutes ces pensées parasites, il va bien falloir à un moment ou un autre qu’il se confit à quelqu’un pour y voir plus clair…Élias lui a d’ailleurs tendu la perche alors pourquoi ne pas l’avoir saisi au lieu d’une pirouette pour éluder le sujet ? Les écrivains sont généralement de fins observateurs donc j’imagine qu’il lui faudra faire montre d’ingéniosité pour le démasquer.

    L’altercation avec l’agent SNCF a été une affaire rondement menée par un Élias très inspiré pour rabattre le caquet à cet oiseau de mauvais augure. La situation aurait pu rapidement dégénérer en d’autres circonstances mais heureusement il n’a trouvé personne en présence des voyageurs pour abonder dans son sens et les mots de la petite Sophie ont été le point final bien venu pour étouffer dans l’œuf l’intervention inappropriée du bonhomme.

    Après tout cela, le chapitre termine avec une pointe de tristesse pour ma part car on constate une fois de plus que Justin encaisse et ne dit rien sur ce qui le mine intérieurement…

    Bonne fin de journée et à bientôt 🙂

    PS : c’est une torture parfois mais qu’est-ce que j’aime 😀

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  3. Toujours très beau chapitre. Justin fait un complexe d’infériorité,ce qui pour moi n’est pas justifié, ce qui va lui bouffer sa vie et celle de son compagnon . Peut-être va-t-il même faire des bêtises sans le vouloir vraiment . Pourtant il le sait qu’Elias est compréhensif, chaleureux avec lui , adulte pour comprendre les choses….. Il devrait lui parler de son mal-être. Je ne comprends pas son silence sur ses doutes. De quoi a-t-il peur ? Elias lui a avoué, lui, une partie de son passé pas très glorieux alors pourquoi? ….J’ai toujours hâte de lire de la suite de cette histoire qui décrit merveilleusement les idées, les doutes, les sentiments des personnages. Merci pour ces très bon moments.

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    • Merci pour ce com, Daisy. 🙂
      Justin, je pense, par fierté, veux régler seul ses problèmes avec lui-même. Je pense qu’il considère que son amoureux a déjà suffisamment à faire avec ses propres soucis pour ne pas lui en rajouter. Mais, effectivement, moi aussi je trouve qu’il fait une erreur. La fierté mal placée est toujours mauvaise conseillère…

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  4. Très beau chapitre. Je ne dispose que de peu de temps pour commenter, donc je me contenterai de dire que le principal problème de Justin est lui-même. Sa vie est complètement chamboulée, et il fait le yo-yo émotionnel entre l’euphorie et l’impuissance. Il va falloir qu’il stabilise ses pensées, et qu’il fasse la paix avec lui-même pour mieux savoir ce qu’il veut. Et ce qu’il souhaite apporter aux autres.

    Bon dimanche à toi, et n’oublie pas d’aller déposer le petit bout de papier dans l’urne. Pour ma part mon choix est fait, et c’est sans le moindre regret. 🙂

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  5. J’espère que de tels propos homophobes ne sont pas prononcés par des agents des chemins de fer, même si je n’ai guère de doute sur le fait que certain(e)s n’en pensent pas moins. De telles choses me révoltent et personnellement, je ne garde pas mon calme. Nul doute que je serais intervenu à l’instar des autres passagers (si j’avais entendu bien sûr) et sans doute de manière bien plus véhémente.

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      • La réalité est pire que la fiction. En fait, je ne suis pas étonné, j’espérais juste que cela n’existât pas. Quand on est en compagnie de personnes que l’on connaît bien et qu’on est témoin de propos homophobes ou racistes ou du genre, il m’est assez aisé de réagir, mais quand on ne connaît pas ou qu’on n’a pas tout compris de l’échange, ce n’est pas évident. Et puis je voulais dire aussi, qu’à la SNCF, il y a plein de gens chouettes aussi, y compris des contrôleurs très agréables, comme partout.

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