23/ Élias de Bonpassant – L’au-revoir

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Je tourne en rond dans la maison, le cœur vrillé et les nerfs à vif. J’ai merdé grave. Voilà. Le faux pas me pendait au nez depuis le début. C’est ce que je lui ai dit. Ça ne fait aucun doute. Ne plus JAMAIS parler d’enfance avec Élias. Plus jamais. Trop dangereux. Pourtant on a déjà abordé ce sujet au moins dix fois sans que ça le perturbe : les amants de ma mère, quand j’étais petit, ma peur, ma colère, et très souvent ma haine de ces bonshommes qui la rendaient malheureuse… Comment aurais-je pu prévoir que cette fois-ci ça le heurterait? Je m’empare de mon téléphone. Je tremble en tapant mon message: «Pardonne-moi si je t’ai blessé. Reviens, je t’en prie». Trois secondes après, j’entends son mobile vibrer derrière moi. Eh merde… Il l’a laissé en charge à l’endroit habituel, sur le buffet du salon, avec son ordi portable. Je n’arrive plus à réfléchir. Tout ceci me dépasse. Je ne possède pas ce qu’il faut pour comprendre Élias. Je suis trop con pour lui. Je ne comprends même pas qu’il perde son temps avec un débile dans mon genre. Pourvu qu’il ne lui arrive rien. Rongé par l’attente, épuisé, je finis par m’endormir là où je me trouve, c’est-à-dire assis à table, la tête dans les bras.

Au petit matin, les bruits de sa présence me réveillent. Il est en train de récupérer ses appareils. Je l’observe à son insu, le temps d’émerger, soulagé de le voir sain et sauf. Il a l’air normal, ses gestes sont calmes… Il consulte son téléphone. J’imagine qu’il lit mon message. Des brindilles sont accrochées à sa chemise et à son joli gilet maintenant déboutonné, de la boue souille son pantalon jusqu’aux genoux et ses belles chaussures classiques à lacets sont dans un sale état. Il a vraiment battu la campagne mouillée toute la nuit, ce grand fou. Ses cheveux en désordre sont secs, mais il a encore les épaules mouillées. J’en déduis qu’il a cessé de pleuvoir il y a peu de temps.

— Salut.

Il se tourne vers moi sans surprise ni joie, répond à mon salut d’une voix neutre. Non, de toute évidence, il n’est pas revenu apaisé de sa randonnée nocturne. Il a les traits tirés, les yeux trop brillants de quelqu’un qui n’a pas dormi, et arbore toujours ce visage éteint qui me terrasse. C’est donc aussi grave que je le redoutais. J’avise ses manches relevées jusqu’au coude, et, comme une claque, je me rappelle ce que signifient les dizaines de cicatrices que dissimulent ses tatouages. C’est la première fois que j’arrive à comprendre, à mesurer… J’en suffoque. Son esprit porte autant de stigmates que ses bras. Comment ai-je pu me montrer aussi insouciant et autocentré? D’un coup, il me semble que j’arrive à ressentir les tragédies de sa vie, à évaluer l’ampleur de ses victoires et à visualiser la vertigineuse profondeur des failles qui demeurent en lui malgré tout. Je viens de le faire tomber dans l’une d’elle par pure négligence. Je donnerais ma vie, en cet instant, pour apaiser sa détresse et le hisser hors de cette crevasse. Encore faudrait-il qu’il me juge assez solide pour accepter ma main tendue. Et encore faudrait-il qu’il me dise laquelle de mes maladresses l’y a fait chuter…

Je viens à lui, le prends dans mes bras. Il ne me repousse pas, mais ne me rend pas l’étreinte. Je ne sens plus la chaleur de son amour. Je ne la sens plus… Ce n’est pas possible… J’aurais donc vraiment tout bousillé avec ma connerie? Putain, je suis à deux doigts de me mettre à chialer. Je n’insiste pas, le lâche. Sa souffrance manifeste est si difficile à tolérer. Il me donne l’impression qu’il ne pourra plus jamais sourire.

— Je vais partir quelque temps, m’informe-t-il.

Il m’annonce ça avec un regard franc, sans froideur ni passion, mais sur un ton suffisamment péremptoire pour que je comprenne qu’il n’y a pas lieu de discuter. Je lui fais non de la tête. Les mots que je voudrais prononcer restent coincés. Et, voilà, je me mets à pleurer. Il est là, il est revenu, et je me sais incapable de rien réparer. Je ne suis vraiment bon à rien.

— J’aimerais pouvoir pleurer, moi aussi, murmure-t-il en baissant les yeux, comme s’il avait honte pour moi.

Et pan, prends ça dans la gueule. Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire exactement, mais la réflexion me glace et m’oblige à me reprendre. Il place son ordi dans son étui, son smartphone dans sa poche. Je sens qu’il ne va rien prendre d’autre, ni ses quelques vêtements ni sa brosse à dents… Je sens qu’il est pressé de s’en aller, pressé de m’avoir hors de sa vue. Nos secondes ensemble sont comptées. Yin et Yang l’attendent déjà dehors. Le soleil se lève, darde quelques rayons cuivrés entre les tilleuls et pénètre jusqu’à nous par la fenêtre du salon.

— Parle-moi. S’il te plaît.

Il se passe la main dans les cheveux, ses cheveux gracieusement décoiffés par sa nuit dehors, semble hésiter à me répondre. Je suis suspendu à ses lèvres.

— Je ne suis pas en état de parler, Justin. Je me sens très mal.

J’avais beau l’avoir compris, l’annonce me fait l’effet d’un coup de massue.

— C’est de ma faute, n’est-ce pas? C’est un truc que j’ai dit… Je suis désolé.

— Tu n’as pas fait exprès.

Son indulgence et sa résignation me rendent malade. J’aurais préféré mille fois qu’il me hurle dessus, qu’il me noie de reproches. Alors j’aurais su à quoi m’en tenir, j’aurais pu me justifier ou au moins tenter de le faire. Là, il ne me demande rien, n’exprime rien. Il veut seulement s’éloigner de moi. Je vois bien que c’est pour lui de l’ordre de la nécessité. Comment quelques pauvres mots irréfléchis ont-ils pu causer de tels dégâts? J’ai beau lutter contre elles de toutes mes forces, les larmes se remettent à couler.

— Je ne suis plus ton «guérisseur», hein? dis-je en reniflant.

Il me prend par les épaules avec gravité et me plonge son regard au fond de l’âme. J’ai soudain l’impression d’avoir sept ans.

— On va faire le point chacun de son côté. J’y ai réfléchi toute la nuit. On a besoin de tuer certains démons encore, toi et moi, pour continuer ensemble sans se faire du mal.

«Continuer ensemble»… Ces deux mots vont être mon unique planche de salut dans les jours qui viennent, je le sens.

— Je t’aime, dis-je. Tu ne me laisses pas tomber, hein?

Enfin, une lueur de tendresse s’esquisse sur ses traits, filtre sous sa tristesse. Il me caresse la joue. Il n’a plus l’air de savoir quoi dire, et ça ne me rassure pas. Il va s’en aller. Et moi je vais l’attendre. Je dois le retenir. Je dois au moins essayer.

— Je t’en prie. Reste.

Il déglutit, me contemple avec une douceur désolée, et me baise brièvement les lèvres.

— Au revoir, Justin.

Il sort de la maison, ordonne à ses chiens de ne pas bouger, et part sans se retourner. Moi, je pile à un mètre au-delà du seuil, comme les bouledogues, comme si une barrière invisible m’interdisait de m’élancer à sa poursuite. Je reste comme figé par la panique. Que suis-je censé faire, nom de dieu? Je crie son prénom, alors qu’il est déjà à dix pas. Il se retourne.

— On se revoit quand? Tu reviens quand?

Il lève les mains et les laisse retomber sur ses cuisses. Ce geste d’impuissance me désespère. Il ne sait pas. Il ne sait pas…

— Pourquoi c’est toi qui t’en vas et pas moi? C’est chez toi, ici, c’est ton refuge.

— Bonpassant a besoin de toi. Tu as du boulot, me répond-t-il avec un pâle sourire. Je compte sur toi. Et je te confie la garde de Yin et de Yang.

Si je ne le respectais pas autant, je lui courrais après, je le supplierais, je m’accrocherais à ses chevilles, comme le putain de boulet que je suis. Mais je le connais suffisamment, maintenant, pour savoir que ses décisions sont entières et catégoriques. Je ne le lâche pas des yeux jusqu’à ce qu’il soit hors de ma vue. Il va sans doute aller faire ses bagages, puis partir je ne sais où… Il va se ressourcer de son côté, respirer, faire le point, loin de moi, de mon amour maladroit et de mon narcissisme toxique. Avant, ça m’aurait tellement vexé d’être lâché comme ça, que je serais rentré chez ma mère sur le champ. Mais beaucoup de choses ont changé. Ma fierté mal placée qui me pourrit la vie est peut-être en train de s’effriter. Si seulement… Je ne veux pas le perdre. Je l’aime. J’aurais voulu, avant de s’en aller, qu’il m’explique ce qui précisément l’a atteint, dans mes confidences, mais le sait-il seulement? Je n’en suis même pas sûr. Ce qui nous arrive me fait penser à ces personnes hypnotisées qui, sous l’effet d’un mot précis, se comportent soudain différemment. C’est ce qui s’est produit avec lui, cette nuit, je pense. J’ai prononcé une parole qui a enclenché quelque chose, comme on appuie sur un bouton. J’ai rouvert une cicatrice, réveillé un point névralgique dans son inconscient… Ça doit être ça. Il ne pouvait pas le prévoir et moi non plus. Mais le mal est fait.

Je m’assois sur le pas de la porte et j’essaye de me rassembler. Yin me tourne autour en me suppliant des yeux, et Yang, tendu par l’anxiété, fixe le point précis où son maître à disparu. Tout comme moi, il résiste à la tentation de le rejoindre. Mais il connaît son maître comme je le connais. On l’aime trop pour lui désobéir… Tous les deux chougnent. Leurs petits gémissements plaintifs font si parfaitement écho à mon propre chagrin que c’en est insupportable. Je leur parle, et les rassure, et les caresse. Ils m’écoutent et se calment. C’est bête, mais du coup je me sens un peu moins désemparé grâce à eux. L’humidité de la nature s’évapore sous mes yeux, derrière mes larmes. Je les essuie pour mieux voir. Des nappes de brume se forment entre les arbres et flottent au-dessus des pelouses. Le soleil les strie de lumière orange et brille dans chaque gouttelette, sur chaque brin d’herbe, sur chaque feuille… La végétation goutte et scintille de toutes parts. C’est splendide. Je suis émerveillé comme au lendemain de mon arrivée. C’est peut-être le signe d’un renouveau. Le cri rauque et les froufrous ailés de deux geais qui se poursuivent me font sursauter, un écureuil roux traverse le jardin de sa course saccadée et disparaît dans un buisson d’aubépine. Tiens, de l’aubépine… À croire que l’adorable petit arboricole me montre le chemin. Il a raison… Une infusion d’aubépine ne me ferait pas de mal vu mon état de tension. Ça calmerait l’angoisse et je pourrais peut-être enfin réfléchir.

Je vais devoir mesurer seul l’ampleur du tort j’ai causé au garçon que j’aime. Si je n’y parviens pas, ça ne fera que confirmer que je ne suis pas digne de lui. En attendant son retour, je vais faire comme il a dit : travailler à tuer mes démons et à embellir encore les jardins.

Une heure plus tard, alors que je suis occupé à enrichir la terre des hortensias, j’entends, puis vois sortir de la propriété, la voiture de Mathilde. J’imagine qu’elle accompagne Élias à la gare. Sentiment d’arrachement… Envie de pleurer des larmes de sang… Sans lui, à quel enfer de solitude vont ressembler mes journées?

24/ Élias de Bonpassant – Break

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19 réflexions sur “23/ Élias de Bonpassant – L’au-revoir

  1. Finalement, il n’y a pas de fumée sans feu…..l’ex petite amie qui l’a viré propre et net…….pour manque de maturité à ce que j’ai compris….eh bien nous y voilà! Justin ne voit même pas ce qu’il a pu dire pour blesser l’homme qu’il aime……c’est incroyable….mais tellement le reflet de ce qui se passe dans beaucoup de couples…….et toutes les situations d’échanges j’imagine entre les personnes…..le manque d’écoute véritable…..n’examiner que son propre point de vue……Je crois que c’est une vigilance constante et la maturité est là pour que cela devienne un véritable état d’esprit! Comment notre auteur va imaginer ce grand amoureux immature se sortir de cette ornière difficile d’autant plus qu’il a affaire à un écorché vif, Elias, adepte de la solitude protectrice et de l’échappatoire via ses romans! Comment va-t-elle faire pour que ce grand BB devienne un homme, et qu’au lieu de se remettre en question comme il fait d’habitude, il va enclencher une autre façon de fonctionner? Se dire qu’on est nul, une m…ou un looser sans se demander ce que que l’on peut faire pour changer une situation est voué à l’égoïsme et à l’échec….et au bis repetita ad vitam eternam!!
    Heureusement , il s’est abstenu de nous faire la grande scène du deux……crier, supplier, pleurer…..se mettre tellement misère devant l’autre et promettre de changer etc….euh je parle d’expérience…..mais il y a longtemps….on fait tous nos expériences dans le bon sens comme dans le mauvais….!
    Chouette la tisane d’aubépine!
    Qu’est ce que c’est chouette d’attendre tes textes et suivre tes histoires, je ne peux empêcher mon imagination de galoper et de voir ces garçons évoluer vers une vie meilleure , en paix avec eux-mêmes, en tout cas rassurés dans leur couple, car vivre avec un artiste……c’est , hum, très souvent difficile, les émotions toujours à fleur de peau sont essentielles pour créer mais , au quotidien, parfois difficile à gérer!
    Je ne peux m’empêcher de les imaginer à la tête d’une famille…..quelle qu’elle soit!
    Bibi tous doux et merci d’avoir pensé à nous!
    Publie nom d’un ptit bonhomme!!!!

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    • tu as raison dans ton analyse mais l’Amour à cet âge es passionnel et explique un peu ces erreurs de jugement.
      Dans cette affaire, ce n’est pas la tête qui fait le jeux, mais le cœur et là !!!!!!!!!!!
      Marc

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      • arf….oui c’est vrai! Grâce aux garçons d’Alix, je retrouve mon coeur de 20 ans mais j’analyse comme une quinqua! Damned!!
        Mille bibi
        Ella

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      • j’en ai 77 et c-est les garçons d’Alix qui m’ont redonné l-envie de croire que ma vie amoureuse n’était peut-être pas finie même si ces garçons m’ont aussi fait regretter ma jeunesse perdue
        t

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      • @marc……si tu lis Alix…c’est que définitivement, il y a un petit quelque chose qui bat et qui fait que l’on sait que l’âge n’a rien à voir à la force de nos émotions ……c’est juste qu’on l’écoute moins souvent que notre raison💕mille Bibi

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  2. Finalement, il n’y a pas de fumée sans feu…..l’ex petite amie qui l’a viré propre et net…….pour manque de maturité à ce que j’ai compris….eh bien nous y voilà! Justin ne voit même pas ce qu’il a pu dire pour blesser l’homme qu’il aime……c’est incroyable….mais tellement le reflet de ce qui se passe dans beaucoup de couples…….et toutes les situations d’échanges j’imagine entre les personnes…..le manque d’écoute véritable…..n’examiner que son propre point de vue……Je crois que c’est une vigilance constante et la maturité est là pour que cela devienne un véritable état d’esprit! Comment notre auteur va imaginer ce grand amoureux immature se sortir de cette ornière difficile d’autant plus qu’il a affaire à un écorché vif, Elias, adepte de la solitude protectrice et de l’échappatoire via ses romans! Comment va-t-elle faire pour que ce grand BB devienne un homme, et qu’au lieu de se remettre en question comme il fait d’habitude, il va enclencher une autre façon de fonctionner? Se dire qu’on est nul, une m…ou un looser sans se demander ce que que l’on peut faire pour changer une situation est voué à l’égoïsme et à l’échec….et au bis repetita ad vitam eternam!!
    Heureusement , il s’est abstenu de nous faire la grande scène du deux……crier, supplier, pleurer…..se mettre tellement misère devant l’autre et promettre de changer etc….euh je parle d’expérience…..mais il y a longtemps….on fait tous nos expériences dans le bon sens comme dans le mauvais….!
    Chouette la tisane d’aubépine!
    Qu’est ce que c’est chouette d’attendre tes textes et suivre tes histoires, je ne peux empêcher mon imagination de galoper et de voir ces garçons évoluer vers une vie meilleure , en paix avec eux-mêmes, en tout cas rassurés dans leur couple, car vivre avec un artiste……c’est , hum, très souvent difficile, les émotions toujours à fleur de peau sont essentielles pour créer mais , au quotidien, parfois difficile à gérer!
    Je ne peux m’empêcher de les imaginer à la tête d’une famille…..quelle qu’elle soit!
    Bibi tous doux et merci d’avoir pensé à nous!
    Publie nom d’un ptit bonhomme!!!!

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  3. Encore bravo pour ce chapitre ! Les démons enfuis au fond d’eux ressortent …. Elias est parti mais je pense que c’est pour mieux revenir.? Là, tout simplement il ne peut pas aider Justin.. Justin, lui, reste seul avec sa douleur …. Chapitre émouvant . Merci pour ces moments délicieux de lecture .

    Aimé par 1 personne

  4. Bonsoir. Je suis un lecteur assidu qui ne commente que peu mais merci pour ces belles pages. J’avoue prendre un réel plaisir à decouvrir chaque nouvel épisode et à me délecter de cette écriture fluide, claire et très agréable à lire.

    Vivement la suite.

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