Élias de Bonpassant – épilogue

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Dix mois plus tard… Le 5 juin.

La Drôme m’a manqué. Après la Californie pour accompagner Élias, l’Italie pour notre lune de miel et plusieurs séjours à Paris pour voir maman et les potes, j’ai le sentiment de revenir enfin chez moi. Chez nous. Bon, même si c’est pour mieux repartir à la fin du mois aux USA… Moi qui me plaignais de ne jamais prendre l’avion… Les chiens sont littéralement dingues de joie d’avoir retrouvé leur maître vénéré. Ils se donnent en spectacle, jouent à cache-cache entre les vignes ou tournent autour du vieil acacia mangé par le gui à l’ombre duquel nous nous relaxons. Il vont, viennent, gambadent, reviennent. Yang me ramène un caillou en guise de cadeau et repart aussi sec rejoindre Yin et Morphy. Mais Élias ne les regarde plus. Il somnole béatement, la tête sur mes genoux. Je lui caresse les cheveux en admirant sa majesté le Rhône. Je me souviens, c’est à deux pas d’ici, à Serves, que je l’ai embrassé pour la première fois, alors qu’il faisait la sieste. Je revois sa surprise et mon affolement. Hé, hé! Quand j’y repense, comment j’étais mal! En tout cas, jamais je n’aurais imaginé que ce geste nous mènerait là où nous en sommes! Si on m’avait dit, à l’époque, que lui et moi nous retrouverions mariés, j’aurais trouvé ça aussi délirant que ses histoires de science-fiction. Et pourtant, voilà, c’est fait: trois semaines que nous sommes officiellement des époux. Déjà trois semaines… Il se redresse, les joues roses et l’air ensommeillé, m’embrasse, puis caresse l’horizon d’un regard.

— J’allais m’endormir, fait-il en se passant les mains sur le visage. Comment fais-tu pour récupérer aussi vite? Tu tiens une forme, toi, alors.

— Récupérer de quoi? On se la coule douce depuis trois semaines!

— Certes, mais on ne dort pas beaucoup…

— J’ai le sommeil plus réparateur que toi. Et bon, quand j’aurai trente-deux ans, je ne serai peut-être plus aussi alerte.

— Traite-moi de vieux pendant que tu y es! lance-t-il en riant.

— Hey, ce n’est pas moi qui me plains d’être fatigué, hein!

— À quoi tu pensais?

— Quand ça?

— Il y a trente secondes, quand tu souriais tout seul.

— Ah, tu ne dormais pas? En fait, tu m’espionnes.

— J’adore t’observer sans que tu le saches, avoue-t-il d’un air fripon.

— Je sais, vilain pervers.

— Hé hé! Alors? À quoi tu pensais?

— Je repensais à la première fois où je t’ai embrassé. Tu te souviens? C’était près d’ici.

— Ça oui, je me souviens! sourit-il avec émotion en me buvant des yeux.

— Et tu sais que c’est un jour particulier, aujourd’hui.

— Ah, bon?

— Mm. C’est un anniversaire.

Il se concentre, essaie de se souvenir du cinq juin de l’an dernier.

— Il y a un an, à cette époque… Attends voir… Tu as annoncé à tout le monde qu’on sortait ensemble à l’occasion de la petite fête que tu avais organisée au Pavillon des Vignes. C’était le cinq?

— Non, le quatre. Tu te souviens de ce qu’on a fait après la fête?

— On a été se coucher, on a fait l’amour, et on a dormi.

— Non, mais oui, mais après, le lendemain? Le cinq.

— On a refait l’amour, fait-il laconique.

— Oui. Et tu ne te souviens pas d’un truc en particulier?

— Bon, Justin, viens-en au fait.

— Ah là là, tu n’es pas joueur. Pour moi, c’est ce matin-là qu’on a vraiment fait l’amour pour la première fois.

Il me considère avec sérieux, se remémore, puis un sourire lui vient.

— C’est vrai, tu as raison, c’était un jour particulier. J’ai même pleuré, et tu m’as harcelé pour que je t’explique pourquoi. Tu as réussi à me faire parler comme ça ne m’était jamais arrivé avec personne… C’est aussi ce matin-là que Jérôme m’a appris que Bill souhaitait adapter mon livre. Une sacrée date, en effet.

Je suis content de constater qu’il se rappelle ce matin inoubliable. Pourtant, depuis, nous en avons vécus bien d’autres tout aussi forts en émotion. D’un geste tendre, il arrange mes cheveux sur mon front, me contemple, puis soupire de bien-être.

— Beau renard, murmure-t-il. C’est également ce jour-là que j’ai compris que je ne pourrais plus me passer de toi.

Je meurs, quand il me regarde comme ça… Insatiables amoureux, on s’embrasse. Mon téléphone vibre une fois. Quelqu’un m’envoie un SMS. Je m’en fous. Je ne vais sûrement pas interrompre notre baiser pour ça. En plus, il commence à lui donner une tournure bien provocante comme j’aime… Plus nos langues se cherchent, plus elles se trouvent. Il joue un jeu dangereux, ce jeu auquel, évidemment, je réagis toujours au quart de tour, un jeu qu’on gagne ex æquo à tous les coups. Il fait durer, et plus il fait durer, plus je veux que ça dure… Je ferme les yeux, et lui tiens la nuque pour mieux prendre le relai. À mon tour de l’étourdir de ma passion. Quand on se lâche enfin, je suis dans tous mes états, comme d’hab’. Je suis sûr que je suis tout rouge. Il me sourit, mi amusé mi tendre. Lui aussi a l’air bien émoustillé.

— On retourne à la voiture? dis-je avec une idée très arrêtée derrière la tête.

— Si tu veux, me répond-il nonchalamment.

Je le regarde se déplier, se lever, s’étirer en bâillant tout ce qu’il peut. Il ressemble à un fauve, un grand fauve doux. C’est mon mec. Mon mec pour la vie. Je lui prouverai tous les jours à quel point je l’aime. Il me tend la main pour que je me lève à mon tour. Il tire un peu fort exprès, pour que j’atterrisse dans ses bras. Je l’enlace et lui réclame une petite prolongation qu’il m’offre volontiers. La vache… Si on était moins à découvert, on jouerait la partie ici et maintenant, c’est sûr. Il rappelle les chiens et nous reprenons le chemin en sens inverse.

— Tu ne lis pas ton SMS?

— Ah, si, c’est vrai… J’avais zappé, dis-je en sortant mon tél. C’est Amanda. Elle est là avec sa petite. Elle me dit qu’elle nous a ramené nos exemplaires des photos du mariage et que celles où on est tous les quatre sont hyper réussies.

— Très bien.

— Je lui dis qu’on arrive à quelle heure? Elle a l’air pressée de nous voir.

— Je ne sais pas… Le temps de… On n’est pas loin. Dis-lui dans une demi-heure, trois quarts d’heure maxi.

Alors que je tape ma réponse tout en marchant, elle continue à m’écrire. Je sens qu’elle est hyper contente qu’on soit rentrés et qu’elle a une tonne de trucs à nous raconter.

— Non… Ça alors!

— Quoi donc?

— Elle me dit que David et Loïc sortent ensemble, que c’est le grand amour. J’y crois pas! Attends, je lui réponds… Pourquoi il ne m’a rien dit? Je suis vert.

— On n’est rentrés qu’hier, chéri. David est un garçon bien éduqué. Il n’allait pas te contacter au milieu de notre voyage de noce pour te raconter sa vie amoureuse.

— Oui, bon, d’accord. Mais quand même. Je vais l’appeler tout à l’heure. Il ne perd rien pour attendre. Je veux qu’il me dise tout.

— Mais quelle commère tu fais! rigole-t-il.

— Quoi, j’ai bien le droit de lui demander! Non seulement il m’a toujours juré que le couple et lui ça faisait deux, mais, en plus, c’est quand même à notre mariage qu’ils ont fait connaissance. J’ai envie de savoir comment ça s’est goupillé.

— Les mariages sont une excellente occasion de rencontrer l’âme sœur, c’est connu. Mais si ça se trouve, ça couvait depuis un moment entre eux deux. Ils s’étaient déjà croisés.

— Il me dira. Je te raconterai.

— Invitons-les à venir manger au château plutôt.

— Excellente idée! Attends, je lui dis tout de suite… « Hello, mon pote. Amanda vient de m’apprendre pour Loïc et toi. Trop content pour vous. Avec Élias, on vous invite à dîner à Bonpassant un soir quand vous voulez. Biz » Voilà…

— J‘ai hâte de voir les photos. Ça va être un bonheur de te revoir avec ton nœud papillon, fait-il coquin.

— Tu te moques?

— Non! Ça t’allait à ravir! Seulement…

Il n’achève pas et me nargue d’un sourire malicieux.

— Seulement quoi?

— Ce petit côté emprunté que tu as, quand tu es en costume, c’est tellement touchant.

— Ben, c’est clair que je ne suis pas super à l’aise dans ce type de fringues. Je n’en porte jamais.

— C’est dommage…

— Tu en as marre de me voir dans mes vieux tee-shirts?

Il me passe le bras autour des épaules et m’embrasse dans le cou avec gourmandise.

— En tee-shirt, en costume trois pièces ou nu, tu me rends dingue. Il n’empêche, tu portes divinement le smoking.

Le soleil frappe fort mais la brise rend la chaleur hyper agréable. Que la nature est belle… Je ne sais pas si c’est ce temps splendide, l’amour, l’odeur verte de l’air ou quoi, mais à chaque pas qui nous rapproche de la voiture mon désir s’accentue. C’est dingue, je me sens comme si on n’avait pas fait l’amour depuis des jours. Je le surveille du coin de l’œil. Je me demande s’il est dans le même état d’esprit. J’essaie de penser à autre chose pour me calmer un peu. Je songe au devoir que j’ai à rendre ce soir. Il est terminé et je crois que je me suis pas mal débrouillé, mais je le relirai quand même encore une fois avant de l’envoyer. C’est le dernier avant les examens, en plus, je ne voudrais pas laisser une bourde ou une faute d’orthographe monstrueuse. Je me connais… Je me suis défoncé sur ce boulot. Mes recherches pour expliquer en quoi l’agriculture raisonnée diffère de l’agriculture de conservation et de l’agriculture biologique m’ont passionné et appris un million de trucs. Je suis dessus depuis avant le mariage, et j’ai rédigé ma conclusion en Toscane, pendant notre voyage de noces, au petit matin, quand Élias dormait encore. Ida m’a filé un coup de main précieux en acceptant de me relire à distance, par mail. Ses appréciations ont été positives et ses quelques suggestions avisées.

Ça y est, la voiture est en vue, là, au bout du chemin, toute neuve, toute bleue, toute brillante, garée sous un vieux chêne. Ce petit bijou électrique a réconcilié Élias avec la conduite. Il ordonne à ses chiens d’attendre dehors et s’installe à la place conducteur. On referme les portières sans les claquer, on perd une seconde à se regarder, deux à ôter le haut, et le voilà sur moi. Hé, hé, j’en étais sûr: il est aussi chaud que moi. À cheval sur mes genoux, il m’inflige un baiser dévorant en se frottant à moi tout ce qu’il peut…

Un quart d’heure plus tard, calmés, décoiffés, en sueur, on se rhabille approximativement. Il invite les chiens à nous rejoindre sur la banquette arrière, puis met le contact. La musique en sourdine se remet en route aussitôt, en l’occurrence, la voix sensuelle de Julien Doré. Je laisse ma vitre abaissée pour m’enivrer des parfums de thym sauvage, de verdure et de fleurs transportés par le vent tiède. Je me demande quand même si l’air d’ici ne contient pas quelques composantes aphrodisiaques… Élias conduit souplement, sans nervosité, et se laisse doubler par tout le monde sans sourciller.

— Tiens, je ne t’ai pas dit, ce matin, pendant que tu étais au marché avec ta mère, ton père est venu me parler.

— Ah, oui? fait-il sur un ton indifférent, sans quitter la route des yeux.

— Ouais… Lui qui ne me calcule jamais, d’habitude, ça m’a fait bizarre, sur le moment. Je ne sais pas trop si je dois te répéter ce qu’il m’a dit… Ça te concerne.

— Comme tu veux. Je sais quelle opinion mon père a de moi, va. Depuis le temps, j’ai eu le temps de m’y faire.

— Ah, non, mais là, c’était plutôt positif.

Il me jette un coup d’œil vaguement surpris.

— Tu veux savoir ce qu’on s’est dit ou pas?

— Vas-y toujours, fait-il en haussant les épaules.

— Il m’a remercié de t’avoir rendu heureux. Il m’a dit que j’avais réussi là où lui avait échoué. J’ai trouvé que ça ressemblait un peu à un mea culpa. Ça m’a tellement pris au dépourvu que je n’ai pas su quoi lui répondre.

Élias digère l’information, impassible, le regard fixé droit devant. Bon, j’espère que je ne viens pas encore de déraciner un drame enfoui… Ça n’est plus arrivé depuis mon erreur fatale qui l’avait fait fuir en Bretagne, et j’aimerais bien que ça continue comme ça jusqu’à ce que la mort nous sépare. Cette unique crise m’a traumatisé, et à chaque fois qu’il reste silencieux comme ça, je flippe que ça recommence. On ne parle jamais de Vivien Villederain, pour la simple et bonne raison qu’Élias est une tombe à son sujet. Quant à moi que pourrais-je en dire? Je n’ai jamais véritablement fait sa connaissance. On se dit bonjour, au revoir, et ça s’arrête là.

— C’est bien qu’il soit venu vers toi. Pour une fois.

— Ouais. Maintenant que je suis ton mari, il a capté que je fais partie de ta vie.

— On va dire ça…

— Je peux te poser une question?

— Mm, mm.

— Pourquoi tu n’évoques jamais ton père?

— Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre. Tu l’as constaté par toi-même. Je n’ai rien à dire à son sujet.

— OK…

Je me demande tout de même ce que cache cet évitement. Enfin, si un jour il veut m’en parler, il m’en parlera. Je reporte mon attention sur le paysage, sur la beauté des collines mauves et bleutées, au loin, et me laisse bercer par les paroles de Coco câline… On approche.

— Nous nous sommes déçus mutuellement, et ce, de manière irrémédiable. C’est comme ça, dit-il, trois cents mètres plus loin, alors que je pensais déjà à autre chose.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « irrémédiable »?

— Je veux dire sans retour en arrière ni pardon possible. Je lui ai fait beaucoup de mal, il m’a fait beaucoup de mal, et c’est encore beau que chacun parvienne à tolérer la présence de l’autre. En réalité, on a fait l’effort d’éteindre la rancœur pour épargner ma mère.

Je ne comprends pas en quoi il a fait du mal à son père… Je me retiens de lui poser la question. Je vois bien que le sujet est sensible, quoi qu’il en dise. Les sujets entourés de silence se révèlent toujours être des sujets sensibles. Et puis, bon, un an de vie commune avec lui m’a appris à devenir plus avisé. Je parle moins à tort et à travers.

— Avant qu’Alexandre ne fasse irruption et détruise mon enfance, mon père était un homme heureux, tout comme j’étais un enfant heureux. Il était présent, attentionné et joyeux. On s’entendait à merveille. Alexandre, entre tous ses méfaits, m’a fait rompre le lien avec mes proches. Me détourner de tout ce qui n’était pas lui était essentiel pour établir son emprise. Il y est parvenu sans que je m’en rende compte, sournoisement, avec cette douceur diabolique qui le caractérisait. Ma complicité avec mon père en a évidemment pâti comme le reste, jusqu’à disparaître pour de bon. Il n’a pas compris mon changement d’attitude à son égard, et pour cause… Il a mal réagi…  – Il s’interrompt quelques seconde, recueilli. – Oui… Il a réagi comme un imbécile… Il faut dire que je suis devenu vraiment odieux avec lui. Ça l’a désemparé et il n’a pas su quoi faire d’autre que sévir. Il me semble que si j’avais eu un enfant et que je l’avais vu changer comme ça, du jour au lendemain, je me serais alerté, j’aurais voulu connaître les causes… Lui s’est senti remis en question, il l’a pris pour lui… Je ne sais pas… Il est devenu dur, parfois injuste… Notre relation ne s’est plus résumée qu’à un conflit dénué d’écoute, dénué d’amour… Quand la vérité a éclaté, des années plus tard, il a fait une grave dépression.

— Je ne savais pas. Tu avais quinze ans, c’est ça?

— Oui. À partir de là, il a cessé de m’engueuler, cessé de faire attention à moi, de me parler… C’est comme si j’avais cessé d’exister pour lui. Ma mère a été à deux doigts de le quitter. Comme je n’étais presque jamais à la maison, et que je me trouvais dans un état de révolte proche de la folie, je ne m’intéressais pas à ce qui se passait entre mes parents. Je ne mesurais pas combien ce qui m’était arrivé avait fragilisé leur couple. À cause de moi, ils ont failli divorcer.

— Non, à cause de ton agresseur.

— Oui. Si tu préfères.

— Ce n’est pas si je préfère, Élias. Ça me tue que tu raisonnes encore comme si tu étais coupable de quelque chose. Je te jure, je ne plaisante pas, ça me démonte quand tu sors ce genre de trucs.

— Oui, bon, je sais. Dans l’absolu, tu as raison.

— À propos de ton père, si tu veux mon avis sur la question… – Je m’interromps, dans un sursaut de prudence. – Tu veux mon avis?

Il me jette un coup d’œil en souriant. Ouf! Ça me rassure.

— Je t’écoute.

— Bon, en fait, ce n’est pas vraiment un avis, mais une interrogation. Tu vois, je comprends que tu en veuilles à ton père qu’il ait réagi comme un connard quand tu étais gosse et en pleine détresse. Je me mets à ta place, ça doit être hyper dur à pardonner. Par contre, ce que je ne pige pas, c’est pourquoi lui t’en veut encore aujourd’hui? C’est quoi son problème? Tu as remonté la pente, tu as réussi, tu mènes ta vie comme tu l’entends. Il devrait se réjouir pour toi.

— Je pense qu’il se réjouit…

— Ben, dis-donc, le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne saute pas aux yeux.

— Le dialogue entre nous est coupé et n’a jamais repris. Le problème est là. Tu sais, d’une certaine manière, il a autant souffert que moi…

— D’accord, mais il aurait pu revenir vers toi pour le renouer ce dialogue.

— En effet. Quoi qu’il en soit, il ne l’a jamais fait.

Nous pénétrons dans la propriété et garons la voiture sous la fraîcheur des tilleuls, devant le Pavillon des Vignes où nous avons finalement élu domicile pour de bon. Il ôte sa ceinture de sécurité. Je l’imite. Ni lui ni moi ne nous décidons à sortir. Il se tourne vers moi.

— Ces cinq dernières années, poursuit-il, j’ai fait quelques tentatives pour aller vers lui, mais en vain. Le temps réparera peut-être les choses, mais j’ai peu d’espoir.

Je lui caresse le visage. J’aimerais tant qu’il ne s’en veuille plus de rien.

— Parfois, les trucs trop abîmés on ne peut plus les réparer, et c’est tout.

— C’est ce que je pense aussi. Dans les rapports humains, il est rare que l’on puisse forcer ce qui ne se produit pas spontanément. C’est bien pour cette raison que j’ai cessé de me préoccuper de ma relation avec mon père.

— C’est déjà bien que vous ne vous fassiez pas la guerre.

— La guerre, on se l’est suffisamment faite comme ça par le passé. Et, aujourd’hui, je préfère dépenser mon énergie à des choses plus constructives, sourit-il tristement.

Sur ce, il sort de la voiture – j’en fais autant – et libère les chiens, qui s’élancent aussitôt dans l’allée centrale vers je ne sais quel but. Par-dessus le toit de la voiture, j’observe Élias qui sourit, attendri, en les regardant s’éloigner. Parfois, il m’inspire un tel élan d’amour, que je ne sais plus comment l’exprimer.

— Élias?

— Oui?

L’émotion qui m’étreint soudain me plonge dans une sorte de tétanie mentale bizarre. Je m’en trouve privé de mots. Je le regarde contourner la voiture afin de me rejoindre. Il me pose les mains sur les épaules et me considère, attentif et sérieux. Je m’étonnerai toujours de l’attention qu’il me porte, et de la qualité de celle-ci. Je ne sais pas si un jour j’aurai enfin le sentiment de la mériter.

— Qu’y a-t-il, chéri?

— Tu crois que… Tu crois que ça restera toujours aussi bien, nous deux?

— Oui, je le crois, me répond-il, sûr de lui, avec son beau sourire ensoleillé. C’est même pour ça que je t’ai épousé! Pourquoi? Tu en doutes?

— Non. Je me mets à flipper, parfois… Sans raison rationnelle… Parce que c’est tellement trop beau nous deux, que… Je ne sais pas…

Il me prend le visage dans les mains et m’offre un baiser délicat sur la bouche. Yin et Yang reviennent sur nous à tout berzingue, sautillent à nos pieds, surexcités. On comprend leur joie débordante quand on aperçoit Odile et Amanda, au bout de l’allée. Anaïs, six mois, dort contre sa maman, emmaillotée dans la grande écharpe orange et rouge qu’elle s’est nouée autour du torse. Bras dessus, bras dessous, on va à leur rencontre. Alors qu’elles nous font coucou de loin, il me passe le bras autour du cou, et m’attire à lui fermement, pour me claquer une énorme bise sur la joue.

— N’oublie pas de vivre au présent, Justin.

J’adore comme le bonheur brille dans ses yeux. Je lui souris, touché par son geste, par ses mots…

 

********

 

Merci d’avoir suivi l’histoire d’Élias et de Justin
à qui l’on souhaite, bien sûr, de nombreuses années de bonheur.

Vous pouvez retrouver tous les épisodes de Bonpassant sur cette page.

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15 réflexions sur “Élias de Bonpassant – épilogue

  1. Je viens d’avoir le plaisir de lire ce superbe épilogue, qui me réconforte de la météo particulièrement automnale que l’on subit depuis le début du mois. Une parenthèse de chaleur au milieu de la pluie et du vent. Et je t’en remercie ! 🙂

    Un excellent final, qui éclipse volontairement certains points abordés pour mieux laisser le lecteur imaginer l’avenir commun de ce duo de choc. Et comme quoi tout arrive : même l’incasable David a fini par trouver pantoufle à son pied.

    La vie suit son cours dans le manoir fleuri de Montpassant, qui observe notre cher couple désormais débordé, et uniquement de passage pour se ressourcer en attendant de repartir. Mais ils comptent bien profiter de cette parenthèse, et les chiens semblent en être très heureux. 🙂

    Ils ont beaucoup appris l’un de l’autre, et Justin sait désormais comment éviter de forcer un sujet qui mettrait Élias mal à l’aise : il le laisse venir de lui-même, en acceptant la confidence sans chercher à creuser plus loin. Ils savent accorder leurs violons, et on peut espérer que tout aille pour le mieux désormais !

    Et les études de Justin semblent approcher de leur terme, en espérant qu’elles seront couronnées de succès. 🙂

    Encore merci pour ce très beau récit, qui fait partir de tes nombreuses pièces maîtresses. Je crains d’être trop gourmand en te suggérant de commencer prochainement un nouveau projet d’écriture, donc je te laisserai y songer de ton côté comme tu le souhaites. Car je sais que comme d’habitude, ça en vaudra la peine.

    Bonne semaine à toi !

    Aimé par 1 personne

    • Un grand merci à toi de m’avoir lue et suivie ainsi que pour tes superbes coms !
      Mon cerveau est un peu en surchauffe, ces temps-ci. J’avais donc cet épilogue sur le feu, tout en étant replongée dans la réécriture de Matteo, tout en ayant une nouvelle histoire qui commence à me travailler… Bon, maintenant que l’épilogue d’Élias et Justin est écrit, je ne dois plus me débattre qu’entre Matteo et l’histoire à venir (je ne peux rien en dire pour l’instant).
      C’est compliqué… Mais j’adore ! 🙂

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  2. Je prends enfin le clavier (je vous lis depuis les débuts de l’Errance) pour vous féliciter et vous remercier!
    Vous féliciter d’abord, écrire des « histoires » m’apparait très difficile et vous parvenez à nous entrainer à chaque fois, on se sent spectateurs privilégiés d’une pièce de théâtre avec un fauteuil de premier rang.
    Vous remercier enfin, pour cet optimisme de Vie qui semble animer votre plume, j’avais interrompu la série Elias & Justin à la fête, pensant que c’était la fin et j’ai redécouvert la suite … j’ai eu peur un instant que le dénouement ne soit déchirant … j’ai adoré la métamorphose de Justin que je trouvais trop dans l’évidence de son sentiment … c’était inattendu et palpitant. J’ai juste dû sauter deux chapitres qui ne sont pas accessible sans un mot de passe que je ne connais pas.
    Encore merci, j’ai lu chacune de vos histoires depuis le début et j’aime vos personnages à la fois si exceptionnels et si accessibles en même temps.

    Aimé par 2 people

  3. Oh quel bel épilogue ! Il clôture joliment les débuts du couple Elias et Justin, la dernière touche au tableau de leur vie qui s’annonce magnifique, pleine de projets et d’amour, pleine de désirs enfin compris et à leur place. Peu importe notre sexe et notre situation sociale, trouver cette alchimie, la réussir sur le long terme est pour beaucoup d’entre nous une gageure……ton talent d’artiste complète colore tes textes et tes histoires de nuances et d’émotions qui me vont droit au cœur . Alors un grand merci à toi , sans restriction, en espérant continuer à te lire et voir tes dessins…..j’adore l’image de ton précédent commentaire…..le fauteuil du 1 er rang…..quel privilège ! Mille Bibi tous doux
    Ella
    PS…..merci aussi pour ta suggestion concernant le youtoubeur Lucas dorable….je l’ai adoré, ses yeux et son sourire incroyable m’ont fait fondre…..mais c’est surtout sa faconde, son second degré, son intelligence qui ont frappé en plein dans le mille…ce jeune homme fée, cet ovni de la répartie qui a tout juste 18 ans et qui s’assume comme jamais m’a impressionnée …..

    Aimé par 1 personne

  4. Et voilà, ça devait arriver ! J’ai lu avec une telle avidité les 15 premiers chapitres que je me suis trouvé tout bête hier soir devant le 16ème inaccessible :’-(.
    Puisque je suis en cours de lecture, je ne veux pas pour l’instant m’exprimer sur l’histoire d’Élias et de Justin. Mais je peux vous dire que j’ai lu plusieurs fois l’histoire d’Abdel et Nicolas et je dois avouer qu’à chaque fois je me laisse prendre et je verse une larme à la fin. Vous avez un don certain pour raconter la vie des hommes amoureux et pour raconter la vie tout court. Chaque fois que vous décrivez un scène, je la visualise dans ses moindres détails. J’ai vraiment l’impression d’être au cinéma ! Bravo !

    Aimé par 1 personne

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