Keziah #7 – Convolare

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Inquiétude et bonheur mêlés réveillèrent Anh en sursaut. L’inquiétude, parce que Keziah, à ses côtés, s’agitait dans son sommeil, le bonheur, parce qu’il était là. Il passa la main sur son front en sueur pour lui faire retrouver la paix, le lui caressa, puis il contempla ses traits à nouveau sereins soulignés par la douce lumière de l’abat-jour resté alluméL‘envie de dormir le quitta en même temps qu’une émotion océanique le submergeaJamais encore il n’avait ressenti cet espoir, ni cette gratitude, ni cette curiosité pour quelqu’un. Il était cinq heures trente du matin. Le calme, que seule la soufflerie du système de chauffage animait de son ronronnement, régnait dans la manufacture. 

Il avait peine à croire à la complicité physique qu’ils avaient partagée. Au gré du plaisir, dans ses bras, quelque chose s’était produit. L‘énergie les avait portés avec une évidence surnaturelle. Keziah venait de lui faire vivre la plus belle, la plus bouleversante nuit d’amour de son existence. Avait-il ressenti le même bonheur que lui? Interrogations et pensées se mirent à lui voleter dans la cervelle. Keziah était une personne magnifique. Il savait donner. Il n’y avait aucune petitesse en lui. Puis, il savait se donner, également… Anh se prit à rêver à une longue histoire avec lui. Il ne se contenterait pas d’une aventure en attendant l’improbable retour de Gaëtan. Ça non. Pour être à la hauteur, il allait devenir meilleur, cultiver de nouvelles qualités. Pour commencer il travaillerait à envisager l’avenir autrement que comme un puits à sec… Tout ce qui serait en son pouvoir pour lui plaire et le garder, il le ferait. Il allait également mieux faire l’amour. Car, s’il venait de découvrir quelque chose, dans ses bras, en plus d’un plaisir fabuleux, c’est bien qu’il avait encore beaucoup à apprendre… Keziah avait su le guider et lui communiquer ses désirs à la perfection, il l’avait ralenti à des moments où il n’aurait pas eu l’idée de le faire de lui-même et lui avait insufflé la volonté de savourer leur partage. Il s’était occupé de certaines parties de son corps que Gaëtan n’aurait même jamais eu l’idée de toucher. Puis, il avait su convoquer la volupté de tant de manières différentes… Certains moments avaient eu la solennité d’une communion, d’autres la légèreté d’un jeu. La douceur avait frôlé le supplice, la violence livré d’inouïes délices. Ils avaient fait des pauses pour se découvrir et se contempler. Au regard de ces moments parfaits, même ses souvenirs les plus chauds avec Gaëtan lui semblaient banals. Son ex, gourmand, animal, aimant jouir vite et souvent, ne l’avait jamais habitué à tant d’attentions. Il n’avait jamais non plus compris l’importance qu’il accordait au plaisir visuel, penchant que Keziah, à l’inverse, avait immédiatement saisi et dont il avait aussitôt su tenir compte. Il avait exhibé sa beauté dans la lumière, le regard profond et le sourire effronté. Jamais corps invitant n’avait plongé Anh dans les affres d’un tel appétit.

Le jeune homme féminin ne lui avait refusé qu’une chose: lui dévoiler la signification de l’énigmatique rosace tatouée à l’encre bleue entre ses omoplates. « Tu dois deviner par toi-même, l’avait-il défié. Si tu y parviens, je t’emmène au Liban avec moi, au printemps, » avait-il ajouté mi-sérieux, mi-moqueur. Selon son propriétaire, le dessin ne représentait ni une fleur, ni un flocon, ni même une sorte de pentagramme ou autre signe ésotérique… Anh réfléchissait justement de nouveau à ce mystère quand, à côté de lui, Keziah se remit à se débattre et à gémir dans ses songes.

— Seedouni! Seedouni… 

— Keziah, tout va bien. Keziah… Hé, tu fais un cauchemar. Réveille-toi…

— Non ! cria le jeune homme en ouvrant les yeux en se redressant brusquement sur les coudes.

Dès qu’il reconnut Anh, la panique le quitta. Il prit une grande inspiration, retomba sur l’oreiller, soulagé, se passa les mains sur le visage et les laissa dans ses cheveux, le temps de revenir pour de bon à la surface.

— Ça va?

— Maintenant, oui, fit-il en répondant au regard amoureux dont Anh le couvait.

— On aurait dit que tu te débattais contre une armée. Tu m’as fait flipper. Ça veut dire quoi « seedouni »?

— Ça veut dire « au secours ». Je rêvais que je me noyais. Ça m’arrive.

— Pas cool. Tu fais peut-être de l’apnée du sommeil.

— Peut-être, oui…

Mais, en réalité, Keziah savait de quoi il retournait. Son cauchemar récurrent provenait d’un traumatisme précis et parfaitement identifié. Et, ce n’était pas encore aujourd’hui qu’il trouverait la force d’évoquer le sujet à haute voix… La présence d’un amant à ses côtés dissipait la sensation d’impuissance et de désespoir que lui laissait l’affreux songe toujours plus rapidement que lorsqu’il était seul. Il caressa la peau douce d’Anh, juste sous la clavicule.

— Merci de m’avoir sorti de là… Tu peux te rendormir. Ça m’étonnerait que ça recommence.

— Je n’ai plus sommeil.

— Moi non plus…

Ils s’embrassèrent et s’enlacèrent. Anh se sentait amoureux à en pleurer. Il avait envie de lui à en mourir. S’attarder sur cette bouche incomparable, n’était-ce pas la meilleure manière de célébrer l’instant? Et respirer cette peau? Et bander contre la chaleur de ce corps? Et sentir s’affermir sous ses doigts ce sexe? N’était-ce pas là le bonheur?

— C’était grandiose, cette nuit, hein? murmura Anh.

— Oui, c’était grandiose.

— Je t’ai dit à quel point j’aime ta queue?

— Oui, tu me l’as dit, répondit Keziah en appréciant le doux contact de ses doigts fureteurs 

— Eh bien, je te le redis. Elle est belle… et elle est bonne.

Leurs langues repartirent s’affronter en un duel ardent et Anh fit s’épouser leurs sexes dans sa main. Il voulait que la volupté enfle et les submerge, comme cette nuit, il voulait y plonger, s’y perdre et ne plus rien savoir d’autre. En l’instant gorgé de sève, il ne fallut que peu de minutes pour que le baiser laisse place aux soupirs et aux murmures satisfaits, et il n’aurait pas fallu une éternité pour que fleurisse l’orgasme au cœur du plaisir.

— Doucement, albé. Tu veux me faire battre ton record de vitesse d’hier? fit Keziah en capturant sa main dans la sienne.

Albé?

— Ça veut dire « mon cœur » en libanais.

— Je t’aime, répondit Anh.

Keziah, touché, mit toute la tendresse possible dans le velours de son regard. Comme il était bon d’entendre cela! Surtout après cette atroce sensation de noyade si réaliste et concrète qui ravivait systématiquement en lui le goût amer de la perte. Mais Anh allait un peu vite en besogne. Quand il le connaîtrait mieux, quand il découvrirait son excentricité, son besoin de liberté, ses blessures et son jardin secret – si leur histoire devait suffisamment durer pour en arriver à ce stade –, penserait-il encore ces mots? Serait-il différent des autres?

— Ça te fait peur? s’inquiéta Anh devant son silence.

— Non, ça ne me fait pas peur, au contraire. Il n’est jamais trop tôt pour s’entendre dire « je t’aime ». Seulement… De mon côté, j’ai rarement prononcé ces mots-là. Il me faut toujours pas mal de temps pour réussir à les dire.

— Pas de souci. Je ne veux pas te mettre la pression… Mais, j’aimerais savoir… Tu ressens quoi pour moi?

— Voyons, ça ne se pose pas ce genre de question!

— Pourquoi? Si. Moi je la pose. Je suis comme ça.

— Eh bien, tu me plais beaucoup – enfin, ça, je pense que tu t’en es rendu compte… J’ai envie de découvrir ton univers et de tout connaître de toi.

— Quand tu connaîtras tout, tu seras déçu.

— Tu es terrible! s’exclama-t-il en riant. Moi aussi, je peux en dire autant, alors. Tout le monde peut en dire autant!

— Pardon… J’ai tendance à être un peu pessimiste. C’est l’un de mes défauts.

— Laisse-moi le privilège de les découvrir par moi-même tes défauts, répliqua Keziah avec tendresse.

— Tu m’emmènerais vraiment au Liban avec toi au printemps?

— Bien sûr. Je te présenterai à mes amis, à mes parents.

Ça ne coûtait rien, après tout, de faire des projets ensoleillés au milieu d’une nuit d’hiver… Afin de tromper son désir d’arracher trop vite la jouissance à leurs corps, Anh s’en alla savourer sous le drap son bel amant érigé. Keziah souleva ce drap. Lui aussi tenait à contempler son nouvel amoureux en action. Celui-ci avait l’air bien parti pour se gorger de lui avec l’enthousiasme d’un feu crépitant. Il attendit que la chaleur de sa bouche entêtée lui fasse frôler le bord de la falaise pour l’inviter à d’autres jeux plus intenses encore. Alors, leur émerveillement mutuel se répéta. Anh crut défaillir d’excitation et de joie en le voyant se soumettre à sa force. La rondeur de ses fesses était aussi merveilleuse à saisir qu’à regarder, tout comme la finesse de sa taille. Le son de ses rares gémissements – rares, mais si expressifs – le rendit fou, tout comme l’accueil de sa chair, tout comme ses gestes, ses sourires, ses soupirs, ses mains détendues… Keziah, quant à lui, apprécia avec une surprise renouvelée l’ardeur de son partenaire. Se retrouver au lit avec un beau garçon spontané était décidément la meilleure chose qui fût.  Le moindre de ses mouvements trahissait sa sensibilité à fleur de peau, et sa difficulté à se maîtriser dans certains tournants révélait tout de sa vulnérabilité. Autant de révélations qui ne pouvaient que le séduire. Ce fut d’ailleurs l’un de ces virages, rendu plus dangereux encore par la griserie de l’accélération et la puissante connexion d’un face-à-face, qui les fit verser une bonne fois pour toutes dans l’éblouissant décor de l’extase. Comme un hommage à la « petite mort », une minute de silence leur fut nécessaire pour recouvrer leurs esprits.

— Tu dois en avoir eu des mecs, soupira Anh… Je me sens bête comme un puceau à côté de toi.

— Ce n’est pas l’impression que tu me donnes!

— Moi, j’en ai eu quatre. Trois, entre quinze et dix-sept ans, et Gaëtan. Et toi?

— Je ne les ai pas comptés.

— Tu ne veux pas me dire?

— Je t’assure, je suis incapable de tenir ce genre de comptes. Tu saurais me dire, toi, combien de toiles tu as peintes dans ta vie?

— Hein? Heu… Non. Mais, ça n’a rien à voir.

— Si, c’est pareil.

— Non! Hey, ne te défile pas! Réponds-moi. Même si tu en as eu beaucoup, je ne te jugerai pas. Tu es magnifique et généreux. C’est logique que tu aies eu des millions d’amants. Hier, tu m’as dit que c’est avant de revenir en France que tu as vécu tes premières expériences avec des clients de l’hôtel de ton père…

— Oui, à cette période, je suis sorti avec beaucoup d’hommes. Vraiment beaucoup…

— Et donc, tu ne les as pas comptés.

— Eh non.

— Tu ne tombais jamais amoureux?

Keziah perdit un instant son attention vers les tuyauteries du plafond aux formes rendues encore plus étranges par la pénombre de l’heure. Mais il ne les vit pas vraiment. Il remonta dix ans en arrière dans sa mémoire. Des visages, des corps heureux, des levers de soleil à deux et des sourires lui revinrent en tête comme autant d’éclats de lumière.

— Non. Je crois que j’étais encore trop jeune, affectivement trop immature, pour être capable d’approfondir une relation. J’avais seulement besoin de la chaleur des hommes, d’expérimenter ma sexualité, de découvrir le plaisir, tout ça…. Et puis, plaire me donnait confiance en moi. J’aimais vivre ça: séduire des inconnus et partager avec eux des moments d’insouciance. Ça a vraiment été une belle période. J’apprenais la vie en baisant mais aussi en discutant avec mes amants. Ils étaient beaucoup plus vieux que moi la plupart du temps, et leurs confidences m’apprenaient beaucoup. En les écoutant, j’ai peu à peu compris que rien n’était simple pour personne… Je peux même te dire que j’ai été la première expérience homosexuelle de pas mal d’entre eux, conclut-il en revenant dans les yeux de son interlocuteur.

— Ils te l’ont dit?

— Absolument.

— Comment tu expliques ça?

— Je ne l’explique pas vraiment. Les gens aiment s’encanailler, en vacances! Les touristes viennent pour se détendre, pour profiter de la mer et des plaisirs de la vie, pour visiter l’ancien Byblos aussi, pour goûter la bonne cuisine, etc. Ajoute un peu de sexe par là-dessus, certains ne disent pas nonPlus sérieusement, peut-être que les hétéros tentés par une expérience sexuelle avec un autre homme sont moins effrayés par quelqu’un de féminin comme moi que par un mec viril. En tout cas, ça se faisait facilement, naturellement. Un regard, un sourire, et hop… J’arrivais à leur faire comprendre ma disponibilité et à les mettre en confiance sans rien faire de spécial.

— Ton sourire est spécial. On voit ta gentillesse. Et que dire de ton sex-appeal? Qui pourrait te résister? 

— On me prenait parfois pour un prostitué… 

— C’est vrai? fit Anh surpris. Et tu faisais quoi quand ça arrivait? Tu détrompais le mec?

— Parfois oui, parfois non. Dans certains cas, le malentendu était excitant, ou bien je sentais que payer était important pour le mec… Il y en a que ça rassure… Je ne sais pas pourquoi. Et, d’un point de vue plus pragmatique, vu ce que me payait mon père pour bosser pour lui, je ne disais pas non à un peu d’argent en plus, fit-il avec légèreté. Ne me regarde pas comme ça! Je ne demandais rien, moi, à la base.

Anh le considéra avec perplexité. S’était-il prostitué? Si oui, jusqu’où était-il allé? Il n’osa  insister sur le sujet. Une chose était sûre, il n’était pas au bout de ses surprises avec lui. Mais, pour l’heure, il n’avait pas la moindre envie de le juger.

— Dire que je croyais que c’était l’enfer d’être homo au Moyen-Orient.

— Le Liban, ce n’est pas tout le Moyen-Orient! Le pays évolue sur les droits LGBT. Regarde, il y a eu la Gay Pride à Beyrouth. J’y ai des amis, comme à Tripoli, et je peux t’affirmer que ça bouge pas mal au niveau associatif, dans ces grandes cités. Là-bas, tu ne finis ni décapité, ni pendu, ni même en prison parce que tu es pédé! Non, le pire qui puisse t’arriver, si tu te fais prendre en « flagrant délit », c’est d’être retenu au poste par des flics homophobes et zélés qui te feront passer un moment humiliant… Et tu mets la honte sur toute ta famille, au passage, évidemment… Mais bon, ça, j’ai envie de dire, c’est comme dans n’importe quel milieu où la religion tient une place prépondérante. Je sais que je ne passe pas inaperçu, c’est un fait – je suis comme je suis – mais j’ai toujours été ultra discret sur ma vie privée et mes relations. Mes parents, par exemple, ne pourraient pas imaginer ce que je fricotais dans les chambres de leur cinq étoiles! Enfin, tout ça pour dire que, à Jbeil, c’est vrai, je n’ai jamais eu de souci pour vivre mes amours secrètes.

— En même temps, ça ne m’étonne pas tant que ça, au fond, que tu n’aies pas souffert d’homophobie. On a trop envie de t’aimer quand on te voit.

— Tu es mignon! Mais je ne dois ma tranquillité ni à mon charme légendaire ni à la sympathie que j’inspire! rigola-t-il. À Jbeil, c’est comme à Nanterre, tout le monde nous connaît, ma famille et moi. Je suis identifié comme le fils cadet de Pierre et d’Adah Chahine, dont les ancêtres vivent là depuis des générations. Quand les gens de ton quartier te croisent quotidiennement depuis l’enfance, ils te prennent plus ou moins comme tu es. C’est ambiance « village », tu vois. Tout le monde connaît tout le monde. Avant la mort de Joseph, j’allais à l’école, et le reste du temps je le passais avec lui, au port, au centre de loisirs nautiques ou en mer. On était inséparables… Quand il est parti… Quand il est mort, tout a changé. J’ai eu besoin de m’ouvrir au monde et aux autres pour rebondir. Je suis devenu adulte d’un coup. Je partageais mes journées entre mon travail à l’accueil, les soirées en discothèque, mes potes et mes aventures amoureuses. Et je chouchoutais ma mère. Elle et moi, ça a toujours été le grand amour… Je suis la fille chérie qu’elle n’a jamais eue, hé hé ! C’est surtout pour elle que je retourne au Liban trois fois par an. Enfin voilà… À l’instinct, je sais rester auprès des gens inoffensifs. Je n’oublie pas que le reste du monde est inquiétant, et je ne m’éloigne jamais trop de mes bulles protectrices – une bulle à Jbeil, une à Tripoli, une à Beyrouth, une à Nanterre, dans ma cité, et une à Paris. À bien y réfléchir, qui ne fait pas ça? Qui, sur terre, possède le luxe de considérer le monde entier sans danger?

— Mm, c’est vrai. Moi aussi, j’ai mes bulles… Les hétéros ont sûrement de plus grandes bulles que nous – enfin, les hommes, surtout – mais je pense comme toi, que c’est un peu pareil pour tout le monde, au final. Et des histoires sérieuses, tu en as eues?

— Que tu es curieux, chéri! Toutes mes histoires, même celles qui n’ont duré qu’une heure, ont été sérieuses. Je ne joue jamais avec les gens, et je ne prends ni l’amour ni le sexe à la légère.

— J’ai vu ça, sourit Anh en se mettant à lui caresser les cheveux… Je vais reformuler ma question: est-ce que tu as déjà vécu avec quelqu’un?

— J’ai plus ou moins vécu chez Franz, le barman de l’Expérimental que je t’ai présenté la nuit de notre rencontre, tu te souviens de lui?

— Oui, un beau blond souriant.

— Ça a duré un an nous deux, précisa-t-il avec un sourire rêveur.

Anh cessa de jouer avec ses mèches souples et soyeuses, soudain inquiet de ce que pouvait bien signifier ce sourire. Il aurait voulu savoir pour quelles raisons son histoire avec Franz s’était terminée, et comment elle avait débutée, puis s’il était nostalgique, enfin, mille autres choses encore, mais son interrogatoire n’avait que trop duré. Keziah avait beau se soumettre à sa curiosité de bonne grâce, il ne répondait jamais comme il s’y attendait, et cet échange était plus frustrant qu’autre chose, au final, puisque chacune de ses réponses soulevait de nouvelles interrogations. Malgré sa franchise et ses airs de n’avoir rien à cacher, ce garçon était décidément entouré de mystère. Il sembla au jeune artiste que plus il cherchait à le percer, ce mystère, plus celui-ci s’épaississait. Il retint donc ses questions. Il s’assit, et fit courir ses doigts sur sa peau, du sein au nombril, pour le plaisir.

— L’heure tourne, chaton. Si on allait prendre une douche? dit Keziah en se mettant sur son séant lui aussi.

— Non. Je veux garder ton odeur sur moi.

— Tu plaisantes? On pue le cul et la sueur à dix kilomètres.

— C’est élégant…

— On va se doucher, répéta Keziah sur un ton impératif. Allez, hop, debout, ajouta-t-il en sortant du canapé déplié.

Mais Anh resta immobile. Il était encore tôt, et il n’avait pas envie que s’achève si vite ce premier matin d’intimité avec Keziah, intimité si neuve… Il profita que ce dernier tentait tant bien que mal de réunir ses vêtements pour s’éblouir encore des grâces de son corps: courbes longilignes, musculature de panthère, chute de reins et fesses hypnotisantes, pures invitations à la luxure. Il brûlait déjà de revoir ses lombaires se creuser de plaisir et d’accueil. Dire que, depuis la veille au soir, il l’avait possédé par quatre fois et qu’il avait joui de lui à en crier. Et dire qu’il l’avait fait jouir plus fort qu’il n’y était jamais parvenu avec Gaëtan en plusieurs années de vie commune. Qu’il était exaltant de se découvrir une telle compatibilité avec quelqu’un! Quelle chance! Maintenant qu’il avait goûté au plaisir avec lui, il allait se ronger de désir du matin au soir, c’était inévitable. Il allait falloir qu’ils s’organisent pour se voir plus souvent. Très souvent. Il se leva finalement, mais uniquement pour venir l’enlacer.

— J’ai encore envie de toi.

— Je vois ça, gourmand, susurra Keziah à son l’oreille en se pressant contre son érection renaissante. On n’a qu’à prendre notre douche ensemble.

Maquillé ou pas, vêtu ou nu, bien coiffé ou ébouriffé, ce mec était à croquer. Une puissante envie prit Anh de le basculer là, de suite, sur le matelas, pour s’en aller vérifier encore une fois sa merveilleuse disponibilité et poursuivre la cavalcade sexuelle. Il s’en mordit la lèvre, puis il se ressaisit, prit une grande inspiration.

— Tu ne voulais pas des fringues propres?

— Si.

— Viens voir.

Il lui trouva un tee-shirt et un slip à son goût, choisis parmi ses vêtements soigneusement pliés dans une commode années soixante en bois verni à trois pieds. En revanche, il n’eut à lui prêter ni déodorant ni brosse à dents car, comme il put le constater de visu, il avait ces ustensiles dans son sac, tout comme il avait de la crème hydratante, un flacon d’huile de massage, une brosse à cheveux, des préservatifs, un nécessaire de maquillage, une lime à ongles et, bien entendu, un vaporisateur miniature de son parfum favori.

— Ne me regarde pas comme ça. J’ai besoin de ces choses.

— Je n’ai rien dit.

— Tu n’en penses pas moins, avoue, fit Keziah amusé. Par contre, je n’ai pas de dentifrice.

— Il y en a en bas. Descends à la douche en premier. Je te rejoins. 

Avant de lui emboîter le pas, Anh sortit deux bols, le pain, le lait, le thé, le café et un pot de confiture, s’enveloppa dans son peignoir, fit un tour aux toilettes du premier, et revint ouvrir les rideaux du salon sur la nuit finissante. Pas un nuage à l’horizon. La journée s’annonçait belle et froide. Ensuite seulement, il dévala prestement l’escalier. Keziah avait bien pensé à laisser la porte déverrouillée. Une fois dans la pièce aveugle et bleue déjà embuée, il repoussa scrupuleusement le verrou, une excitation et un bonheur peu communs au ventre, et se glissa contre lui sous l’eau chaude. Ils s’embrassèrent comme si plus d’oxygène se pouvait puiser entre leurs lèvres. Puis, ils se savonnèrent voluptueusement, s’attardèrent sur les zones érogènes, s’embrassèrent encore, s’admirèrent, se touchèrent partout, se rincèrent… Ils ne sortirent pas pour se sécher et s’habiller… Ils restèrent étreints contre les mosaïques bleues, dans la vapeur, Anh déjà mourant de plaisir dans la main active de son amant… puis dans sa bouche. La passion de Keziah, conquérant agenouillé, pugnace, assoiffé et généreux, ne tarda pas à faire naître un sourire béat sur le visage d’Anh et certaines impérieuses envies de possession. Il le releva pour avoir sa bouche sur la sienne, pour lui tenir les fesses, puis pour plonger ses yeux dans les siens, le feu d’une prière vitale au fond des prunelles. Ainsi aux abois, nu et mouillé, Anh était irrésistible… excessivement désirable… Keziah prit un préservatif dans son sac laissé au pied du bac de douche, en habilla lui-même le garçon excité, et s’offrit à lui de dos, non sans lui avoir glissé auparavant un baiser et un sourire provocants. Anh flatta ses reins, son cul, s’y frotta, affamé d’honorer sa beauté, mais davantage maître de lui-même que tout à l’heure au réveil. La prise de pouvoir, sûre et profonde, plut à Keziah, tout comme l’indolence parfaitement contrôlée de ses va-et-vient. Fallait-il qu’Anh soit amoureux pour lui prodiguer ces mouvements recueillis. Seuls les hommes portés par l’amour savent bouger ainsi… Keziah, qui ne comptait pas atteindre un nouvel orgasme si tôt, et qui avait simplement prévu de se « prêter » au désir de son partenaire, se surprit à jouir d’emblée de son déploiement. Il ne fallut pas trois minutes pour qu’il s’aligne à sa fièvre. La ferveur de l’instant leur fit tout oublier: l’implacable défilé des minutes, comme le petit déjeuner, comme la journée de travail qui les attendait. Quand Keziah laissa une première douce plainte se substituer à l’un de ses soupirs, Anh, proche du zénith, faillit venir. D’un commun accord, ils investirent le fauteuil en osier pour y savourer la dernière ligne droite les yeux dans les yeux. Anh s’y assis confortablement et accueillit sur lui son partenaire. Jusqu’à la délivrance, agrippé à son cul pour en accompagner le rythme fou, il le regarda resplendir sous les assauts du plaisir et vint quelques secondes avant lui.

Lorsque les deux amoureux quittèrent la pièce, comblés, pimpants et habillés de frais, quelques salariés matinaux prenaient déjà leur café au bar. Il était effectivement huit heures, et il était temps pour eux d’en faire autant. Il leur restait encore une petite heure avant de partir au travail. Ils remontèrent à l’étage maintenant inondé de soleil, et, pendant que le thé infusait, Anh entraîna enfin son invité dans son atelier.

— La vache, mais c’est hyper bien rangé! s’étonna Keziah, en découvrant le repaire de son ami.

— Je… Je sais. Je suis un peu maniaque sur les bords. Je l’admets totalement. J’espère que ça ne te fait pas peur? fit Anh en se grattant l’oreille dans un geste de contenance.

— Il en faudrait plus pour me faire fuir, albé! Quel bel espace! s’enthousiasma-t-il en effectuant un tour sur lui-même avec la légèreté d’une danseuse de flamenco. Toutes ces couleurs! Ça déborde de vie, s’extasia-t-il devant les grandes toiles visibles. Qui l’eût cru venant d’un homme aussi tourmenté que toi?

— Toi tu préfères bien le noir et blanc alors que tu n’es que joie de vivre, c’est pareil.

— Oui… Et, si on y réfléchit, ce n’est pas si paradoxal. Chacun, à notre manière, on essaie de démêler les choses qui nous échappent. Moi j’essaie d’apprivoiser l’idée de la mort, parce que c’est un sujet qui m’obsède, et toi…

— Moi je cherche la beauté sur la toile parce que j’ai du mal à la trouver ailleurs.

— Allons… Quel pessimisme. Tu es bien sûr que c’est la seule raison?

— Je ne sais pas. J’imagine que non. En fait, j’évite d’y réfléchir.

— Je comprends. Les éclaircissements, parfois, brisent la magie. Oh, mais je vois que tu fais aussi dans le petit format! fit-il en s’approchant du bureau incliné.

— Ça? Ce ne sont que des études préparatoires, des délires exutoires et des recherches. Ça ne compte pas. J’en remplis dix carnets par an.

— Si tu les conserves, c’est que ça compte, répliqua Keziah. Je peux? fit-il en désignant celui ouvert sous ses yeux.

— Bien sûr, répondit Anh.

— Trop beau! J’adore ce foisonnement. À chaque page c’est la surprise, commenta-t-il en le feuilletant. Ça part dans tous les sens. Des poèmes aussi… Oh, et des dessins érotiques, mm… Magnifique… Tu t’adonnes donc au figuratif…

— Ça m’arrive. Tous les jours, je me vide la cervelle dans ces pages. Si je ne le faisais pas, je pense que je deviendrais fou.

Keziah reposa le carnet à sa place initiale, revint auprès de son hôte et lui posa les mains sur les épaules avec solennité.

— Je ne suis personne, et mon avis n’a sans doute en soi aucune valeur, mais sérieusement, Anh, tu as un talent fou. Surtout, continue.

— Merci pour les compliments. Je prends ! Quant à continuer, je n’ai pas le choix, c’est ce qui me maintient en vie.

Keziah sonda son regard noisette brillant de vitalité et détailla ses traits délicats comme s’il le voyait pour la première fois. Anh le touchait là où personne encore n’était allé. Il ne pouvait que le constater. Il fallait qu’il soit honnête avec lui-même.

— Quoi? fit Anh, inquiet de ne pouvoir déchiffrer l’émotion qui semblait soudain le priver de parole.

— Rien, murmura Keziah.

Il l’embrassa sur la bouche avec une extrême douceur, puis il devint grave.

— Moi aussi, je t’aime, monsieur Vallière, dit-il.

Alors, un sourire immense éclaira le visage d’Anh.

— Réflexion faite, je… Je… Réflexion faite, je dois te le dire maintenant… Pas plus tard… 

Anh le prit contre lui et le serra fort, heureux comme il ne se souvenait pas l’avoir été un jour.

Photo : © Herax / Utagawa Hiroshige

Keziah #8 – Passion vs raison

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6 réflexions sur “Keziah #7 – Convolare

  1. RRa…. bonheur….je viens de finir de voir mes patientes et je vais m’installer avec ann et keziah…..en compagnie de U2 Sleep like a baby tonight ….hum j’adore les rifts de guitare
    Merci Cécile

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  2. La magie de tes mots pour nous décrire la sensualité des échanges amoureux de tes deux héros me subjugue…..que c’est beau!
    Dans l’amour, parfois, il est des évidences, des rencontres qui nous propulsent sur une autre planète, un autre continuum…

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  3. Une très belle suite toute en douceur, sensualité et confidences. 🙂
    Notre cher Keizah est un mystère à lui seul, mais il forme bien la paire avec la curiosité insatiable de son nouvel amant. D’ailleurs Anh se fait parfois inquisiteur sans s’en apercevoir, comme si il essayait de combler ses vides personnels. Pour l’instant ce couple savoure l’instant présent, mais il faut espérer que cette obsession du « terre à terre » de Anh ne finira pas par leur porter préjudice.

    Une très bonne semaine, et surtout un excellent 1er Mai à toi. 🙂

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    • Merci de ton passage John 🙂
      Anh est quelqu’un qui a sans arrêt besoin d’être rassuré. Avec Keziah, il va falloir qu’il réduise ce besoin… Sans quoi…

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